L’art de liquider une initiative

Thème : Politique et société palestiniennes Diplomatie Renseignement, services secrets

Ha’aretz
mis en ligne le 28 juillet 2002
par ’Hannah Kim

Trad. et chapô : Tal Aronzon pour LPM

Ha’Aretz, le 28 juillet 2002

Le chapô de La Paix Maintenant

Lundi dernier, à minuit, une bombe d’une tonne s’est écrasée à Gaza sur la maison de Salah Shehadeh, tuant le chef militaire du Hamas et sa famille.

Cette liquidation ensevelissait par la même occasion sous les décombres une avancée surprenante des Palestiniens sur la voie d’un cessez-le-feu – à laquelle participait le cheikh A’hmed Yassine – peu après que Ha’Aretz en eut fait publiquement état dans son édition électronique.

L’article de ’Hannah Kim

La tradition coloniale britannique est à l’oeuvre derrière l’évolution de la direction des milices des Tanzim et de celle de l’organisation islamique radicale Hamas ces deux derniers mois. L’ambassade de Grande-Bretagne s’est prise à invoquer l’ombre de Laurence d’Arabie quand il lui est brusquement apparu que le conflit tribal en cours au Proche-Orient pouvait toucher à un tournant.

Cette chance a avorté lundi dernier, à minuit, au moment où une bombe d’une tonne s’est écrasée sur la maison d’une éminente personnalité du Hamas, Salah Shehadeh. La liquidation a liquidé une avancée surprenante des Palestiniens sur la voie d’un cessez-le-feu, avancée dont participait le chef spirituel du Hamas, le cheikh Ahmed Yassine.

A la différence d’initiatives antérieures de même ordre, dont les Etats-Unis étaient partie prenante, cette démarche venait de la base palestinienne. Le dirigeant palestinien Yasser Arafat n’en avait pas entendu parler avant que ces efforts ne portent leurs fruits, juste sous son nez. Tout cela a surgi dans le vide laissé par les Etats-Unis. L’année dernière ce furent, en fait, les Britanniques qui résolurent les problèmes quotidiens entre Israël et les Palestiniens. Ils ont acquis dans les colonies une certaine expérience de la mise sous le boisseau des conflits locaux. Les services de renseignement britanniques au Proche-Orient sont réputés bien supérieurs a la CIA - qui a compris avec quinze ans de retard, et seulement après avoir été aiguillonnée par le 11 septembre, que la conception remplaçant le facteur humain par l’électronique en matière de renseignement était erronée. Les données objectives et les images satellite ne suffisent pas. Encore faut-il que quelqu’un les interprète.

Les services de renseignement britanniques ont joué un rôle décisif dans cette évolution. De longues années de fréquentation des principaux dirigeants palestininens, des chefs de quartiers et de la rue palestinienne elle-même ont payé. L’engagement européen dans l’aide humanitaire aux Palestiniens a permis de créer la confiance sur le terrain, avec ce resultat que les agents, qu’ils appartiennent ou non au personnel de l’aide humanitaire, ont pu puiser leurs informations directement à la source locale.

Une équipe a été mise en place il y a quelques années sous la responsabilité de Javier Solana, le représentant de l’Union européenne au Proche-Orient. Cette équipe était composée d’observateurs internationaux dans tous les domaines. Pendant que les Américains restaient assis dans leurs ambassades et leurs consulats, coupés de la rue palestinienne, les membres de la petite équipe aux ordres de Solana - où les Britanniques tenaient une place prepondérante - organisaient des réunions à l’ambassade de Grande-Bretagne en Israël ou à la Muqata (le quartier général d’Arafat) de Ramallah, après une série de contacts avec la rue palestinienne.

Ce sont les observateurs britanniques de cette équipe qui ont poussé les deux parties à accepter un compromis dans l’affaire de l’église de la Nativité à Bethléem durant l’opération Rempart, après l’échec retentissant des Américains. L’équipe de Solana, qui avait gagné la confiance de la base palestinienne, a pris le risque de briser le secret sur son travail et permis de trouver une issue à la crise. Le même schéma s’est reproduit en diverses situations de crise. La hiérachie militaire israélienne, qui s’oppose farouchement à l’idee de faire stationner des observateurs internationaux dans les Territoires, a accepté cette équipe et coopéré avec elle, en bonne part parce qu’elle n’a jamais prétendu passer d’un groupe de six membres à un contingent de 300, puis à une force de 3000 observateurs.

Un besoin de calme

Ces deux derniers mois, l’equipe Solana a cru déceler un changement d’approche chez les Palestiniens - non tant au niveau de l’exécutif qu’à la base. L’équipe a d’abord discerné ce virage au sein des milices des Tanzim, l’organisation palestinienne qui a supporté le choc de la confrontation avec Israël, gagnant une popularité sans précédent dans la rue palestinienne, bien que cela ne se soit pas reflété dans sa représentation politique.

Les Tanzim avaient besoin d’élections, et plus particulièrement de primaires au sein du Fatah, afin d’obtenir un niveau de contrôle mettant leurs hommes à des positions-clef. Pour s’assurer ce contrôle au sein du Fatah, il leur fallait une pause dans les hostilités avec Israël, tout comme il leur fallait du calme pour permettre l’instauration de réformes au sein de l’Autorité palestinienne. Ce calme supposait des accords de cessez-le-feu avec Israël.

Au cours des deux derniers mois et demi, le chef des Tanzim, Marwan Barghouti - du fond de la cellule où Israël le retient - a fait sienne l’évaluation selon laquelle l’intifada armée n’a pas permis que progresse l’idée de deux Etats pour deux peuples. Il a également commencé à évoquer ouvertement la nécessité de remplacer Arafat, un message devenu de bon ton parmi les officiers des Tanzim. Les seules divergences d’opinion dans l’organisation portant sur le point de savoir si Arafat doit rentrer dans ses foyers, non s’il doit à terme renoncer à ses fonctions.

L’equipe Solana repéra cette difference d’approche tout en notant une intéressante évolution au sein du Hamas. Il est possible que la décision saoudienne de sortir de l’ombre - sous la forme de leur initiative de paix, qui mentionne la nécessité de mettre un point final au conflit avec Israël - ait eu là quelque influence, le Hamas recevant de l’Arabie Saoudite la majeure partie de son financement. La faiblesse d’Arafat a également joué un rôle dans le fait que des personnalités du Hamas ont commencé en nombre croissant à évoquer le beson d’élections au sein de l’Autorité palestinienne - qui ne seraient pas, cette fois, boycottées par le Hamas, à l’inverse du passé. Une lutte interne a commencé à se faire jour entre les extrémistes, qui refusent de voir leur organisation comme un mouvement politique de plus participant à un accord avec Israël, et ceux qui ont adopté la ligne saoudienne et trouvent la situation inquiétante.

L’equipe Solana prit conscience de la possibilité de tenter quelque chose d’intéressant, quelque chose qui n’avait probablement pas connu de précédent : susciter une avancée vers un cessez-le-feu unilatéral dont le moteur serait la rue palestinienne et non la direction de l’Autorité palestinienne. Le modèle sud-africain fut beaucoup discuté : les Noirs d’Afrique du Sud, répétait l’equipe aux Tanzim, n’avaient obtenu l’égalité qu’après avoir pris sur eux de convaincre les Blancs qu’ils ne seraient pas menacés par ce changement. En d’autres termes, la charge de la preuve que la sécurité des Israéliens ne serait pas affectée en cas d’accords de paix revenait aux Palestiniens.

A l’étape suivante, quelques dirigeants éminents des Tanzim acceptèrent de prendre la tête d’une démarche conduisant à un cessez-le-feu unilatéral avec Israël, sans rien demander en retour. Par l’intermédiaire de l’equipe Solana, l’idée fut présentée à des personnalités de l’Autorité palestinienne, dont Mohammed Dahlan et Nabil Sha’ath. Mais pas Arafat. Simultanément, des responsables des Tanzim sondèrent la position des chefs du Hamas.

Des pourparlers de cessez-le-feu

Dès lors qu’il devint apparent qu’une partie des dirigeants du Hamas étaient prêts à un cessez-le-feu avec Israël , des pourparlers tripartites s’engagèrent entre les Tanzim, Dahlan et Sha’ath, le cheikh Yassine et Abdel Aziz Rantisi. Des projets de déclaration de cessez-le-feu circulèrent, l’équipe Solana veillant à la refonte des textes, proposant des amendements et cherchant une formulation qui n’apparaîtrait pas comme une capitulation des Tanzim et du Hamas, quand bien même il était probable qu’un appel au cessez-le-feu émanant d’eux serait perçu comme la reconnaissance de l’échec de l’intifada El-Aqsa.

Le cheikh Yassine commença à préparer le terrain par plusieurs déclarations annonçant que si Israël se retirait sur les lignes de 1967, il serait possible de parvenir à un accord. Rantisi fit passer le mot que des négociations étaient en cours entre les Tanzim et le Hamas à propos d’un cessez-le-feu. Ces deux dernières semaines, l’initiative prit une tournure sérieuse. Les Tanzim en étaient le moteur, tandis que le Hamas se contentait d’un role passif, approuvant les propositions de texte qu’il recevait d’eux.

Mardi dernier, une proclamation et un article devaient être publiés par les Tanzim dans les médias palestiniens, israéliens et internationaux, appelant à un cessez-le-feu avec Israël. La direction des Tanzim avait fait appel à un cabinet de relations publiques à Washington pour préparer l’article. Il fut soumis à l’approbation de Barghouti dans sa cellule. Celui-ci fit part de son accord de principe et demanda douze heures de délai pour vérifier quelques points avant de donner son bon à tirer pour publication sous sa signature.

Une main tendue

Dans cet article, Barghouti lance un appel au peuple israélien et annonce un cessez-le-feu, affirme qu’il offre une main tendue sans pour autant capituler et déclare que les tueries réciproques ont pris des proportions insensées et doivent s’arrêter. Barghouti savait qu’en signant cet article il s’exposait à l’accusation de collaborer avec Israël, de se rendre à ceux qui l’avaient capturé et le retenaient en détention. Il pesa le pour et le contre et donna finalement son accord de principe.

Ni la proclamation ni l’article ne marquent de distinguo entre la Ligne verte de 1967 et l’Etat d’Israël. Référence n’est faite qu’aux citoyens, aux Israéliens en tant que tels. La direction des Tanzim avait en fait accepté que le cessez-le-feu s’applique également aux soldats de l’armée d’Israël. Ni l’article, ni la proclamation ne mentionnent l’armée, uniquement les citoyens israéliens.

Lundi dernier, un rapport sur l’ensemble de l’initiative fut transmis à des officiels israéliens et américains. A minuit ce même jour le processus avorta avec le bombardement de la maison de Shehadeh.

D’aucuns soutiendront que tout cela n’était que comédie, que la démarche n’avait pour but que de parvenir par d’autres moyens à ce que les Tanzim et le Hamas n’avaient pas réussi à obtenir par l’intifada armée. D’autres diront que rien n’a changé avec le Premier ministre Ariel Sharon - si les huit jours de calme consécutifs qu’il avait exigés semblaient acquis, un assassinat ciblé intervenait brusquement suivant les deux mêmes critères qui ont présidé cette semaine à l’assassinat de Gaza : primo, la liquidation d’une personnalité palestinienne "méritant la mort" ; et secundo, que la liquidation de ladite figure garantisse en retour une provocation palestinienne.

Il semble qu’il faille attendre 500 morts israéliens et 1000 morts palestiniens de plus pour que quelqu’un essaie de ressusciter cette initiative, la première initiative palestinienne à naître de la base, la premiere initiative de cessez-le-feu dont le Hamas ait été partie prenante.