L’État islamique s’en ira comme il est venu

par Oudeh Basharat

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Photo : « Le lien secret dans toute cette pagaille est le Qatar, un pays grand comme la moitié d’un quartier du Caire qui veut jouer dans la cour des grands. »

Ha’Aretz, le 8 septembre 2014

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« Ainsi poussent les citrouilles : en quelques jours, la plante atteint la cime d’un palmier ; mais quelques jours encore, et elle est de retour au sol. Tel fut précisément le sort des Frères musulmans ; et tel sera celui de l’État islamique en Iraq et en Syrie. » L’allégorie d’Oudeh Basharat prend à nos oreilles des accents optimistes.

Mais, ne l’oublions pas, elle s’assortit d’une prescription à l’intention du monde arabe : « Assécher les marais qui créent ces maladies, par l’introduction de la justice sociale, de la démocratie, et des droits de l’homme. » Cela vaut aussi pour Gaza, nous semble-t-il, sans s’adresser nécessairement au seul monde arabe. Mais nous aurons amplement matière à y revenir...

En voyant les prisonniers syriens traînés à demi-nus par leurs ravisseurs de l’État islamique, j’ai eu une soudaine révélation et me suis demandé comment je n’avais pas réalisé cela plus tôt. Les crimes perpétrés par l’EIIL sont une version à peine améliorée, et surtout médiatisée, de ceux commis auparavant par les dictateurs “laïques”. Les prisonniers des régimes arabes avaient exactement la même apparence que les prisonniers de l’EIIL, courant nus et terrifiés sous les matraques des gardes qui les frappaient. En Iraq, c’était Saddam Hussein ; en Syrie, Hafez el-Assad ; en Arabie Saoudite, c’était la famille royale... et ainsi de suite dans les autres pays, certains plus monstrueux, d’autres moins.

Le poète iraqien Mudhafar al-Nawab écrivait en son temps : « Quand ils ôtèrent mes chaînes, ma chair partit avec les chaînes » ; « Le monde arabe est fait de prisons mitoyennes... Chaque gardien tient la main du suivant ».

Quiconque prétend que les dictateurs du temps passé étaient plus accessibles à la pitié devrait se souvenir qu’ils furent le terreau où poussa l’actuel arbre aux fruits amers. Malheureusement pour ceux qu’ils torturaient, leurs bourreaux s’habillaient avec élégance et parlaient socialisme, nationalisme et... dignité humaine. Le sale travail se cachait dans l’arrière-cour et leurs opposants, qui appelaient à la liberté, étaient décrits comme les collaborateurs des deux Satan, Israël et l’Amérique.

Si le massacre perpétré à Hama par Hafez el-Assad ne fut connu que des années plus tard, nous sommes aujourd’hui témoins d’une nouvelle vague de dictatures sanglantes affichant leurs horribles crimes en temps réel – et c’est aussi bien. Car si le régime saoudien, par exemple, s’était vanté de sa barbarie, elle appartiendrait à présent à l’histoire.

Les anciens dictateurs n’ont pas seulement servi d’incubateurs à ces monstres plus récents, ils en forment aujourd’hui la colonne vertébrale. Dix ans après la seconde Guerre du Golfe, des officiers de Saddam Hussein dirigent les états-majors de l’État islamique, tandis qu’Izzat Ibrahim al-Douri, main-droite de Saddam, s’est fait l’allié de l’EIIL et a récemment “annoncé” aux Iraqiens qu’il était de retour à Baghdad. Le roi est mort, vive le roi !

L’arbre de l’État islamique a poussé dans un milieu corrompu et répressif, même dans l’Iraq nouveau. Nouri al-Maliki, le Premier ministre démissionnaire, a donné à son fils et à deux beaux-frères des rôles-clef dans la direction du pays, dont le régime est truffé de membres de son groupe, usurpant la place de vastes groupes de population. Et, au cas où cela ne suffirait pas, il a commencé à emprisonner ses opposants.

Le soulèvement armé contre lui a débuté en 2012, mais c’est en avril de cette année qu’intervint l’offensive massive, après qu’il se fut “gagné” une majorité aux législatives malgré le ressentiment accumulé à son encontre. Le pouvoir lui tomba entre les mains comme un fruit mûr, sans qu’il eût le moindre effort à faire. Rampant à Baghdad, la décadence et le pourrissement constituaient pratiquement une invite pour les premiers bataillons de l’État islamique.

Le lien secret dans toute cette pagaille est le Qatar, un pays grand comme la moitié d’un quartier du Caire qui veut jouer dans la cour des grands. Les émirs aspirent de toute leur âme à des jeux olympiques ! Bravo, dans huit ans, ils auront droit à des matches de tennis et d’escrime. On constate maintenant que, du fait de quelques billions placés en banque, ils entendent devenir une superpuissance. Avec la plus grosse base américaine du Moyen-Orient installée dans leur pays, nous voyons là du maquignonnage dans toute sa splendeur : les Américains, c’est en tout cas ce qu’ils affirment, combattent les fanatiques de l’islam ; tandis que le bénéficiaire de leur patronage ne laisse pas le moindre trou inviolé par son argent, des islamistes aux pseudo-nationalistes.

De qui prend trop vite son essor, les Arabes disent que « son élan n’est pas celui de la vie ». Sa chute sera aussi rapide que son ascension. Ainsi poussent les citrouilles : en quelques jours, la plante atteint la cime d’un palmier ; mais quelques jours encore, et elle est de retour au sol. Tel fut précisément le sort des Frères musulmans ; et tel sera celui de l’État islamique en Iraq et en Syrie. Le défi pour le monde arabe est d’assécher les marais qui créent ces maladies, par l’introduction de la justice sociale, de la démocratie, et des droits de l’homme.