L’Égypte n’est pas seule : nous aussi sommes aux mains des généraux

par Zvi Bar’el

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Ha’Aretz, le 24 septembre 2013

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« Pourquoi Israël tiendrait-il un référendum sur le restitution de territoires, tandis qu’un petit groupe de gens pourrait, à lui seul, prendre la décision d’attaquer l’Iran ? » – telle est la question que se pose, à la lumière des événements égyptiens, le commentateur du Ha’Aretz

« Une situation dans laquelle l’armée prend les décisions politiques, détermine l’étendue des droits de l’homme et dirige la politique étrangère témoigne d’un État soumis à la règle militaire, voire une dictature militaire, » a déclaré cette semaine un professeur suédois, lors d’une fascinante conférence sur la vie quotidienne au Moyen-Orient, qui s’est tenue dans la ville de Lund, au sud de la Suède. Les hochements de tête approbateurs furent nombreux dans l’assistance.

« Mais que se passe-t-il quand l’armée est l’émanation de la volonté du peuple ? Quand les politiques mènent l’État au bord du gouffre et veulent détruire la démocratie ? Le devoir de l’armée n’est-il pas de défendre ses citoyens contre ces dangereuses déviations ? » intervint, bouillant d’indignation, un jeune chercheur égyptien ayant participé, quelque trois mois plus tôt, aux manifestations de masse place Tahrir. Il se montra plus incisif encore durant la pause : « Tout le monde veut que nous instaurions en Égypte une démocratie à la suédoise, mais j’aimerais voir ce que les Suédois feraient si un parti religieux prenait la barre politique, si un groupe fasciste s’emparait du pouvoir. Qui alors défendrait la démocratie ? Qu’est-ce que vous feriez, en Israël, si les ultra-orthodoxes prenaient le pouvoir ? L’armée ne s’en mêlerait pas ? »

La question prend aux oreilles israéliennes des résonances purement surréalistes. Les H’aredim au pouvoir ? Mais ce n’est qu’un exemple. Nous pourrions parler des fascistes, de l’extrême-droite, en bref de tous ceux qui voient la démocratie comme un cauchemar. Quelqu’un appellerait-il Tsahal à la rescousse contre ce régime obscurantiste ? L’armée déciderait-elle d’elle-même d’intervenir pour rétablir la démocratie libérale ?

Il y a un océan, semble-t-il, entre les démocraties israélienne et égyptienne. L’armée d’Israël n’édicte pas de lois et n’a pas autorité pour démettre la Knesseth ; mais sa part dans le processus de prise de décisions politiques et diplomatiques requiert attention. L’un des exemples en est le traitement de la menace iranienne.

Sous le gouvernement précédent, les chefs du Mossad et du Shin-Beth [services de renseignements extérieurs et intérieurs], le chef d’état-major et le ministre de la Défense furent ceux qui empêchèrent le Premier ministre d’attaquer l’Iran. À lui seul, le ministre de la Défense n’aurait pu y parvenir. Aujourd’hui encore, le sort de cette attaque dépend de la position des généraux. Le chef du Mossad et le chef d’état-major se rangent dans la catégorie de ceux qui privilégient la prudence, la diplomatie et la réflexion. Le ministre de la Défense lui-même oublie les éperons et retient immobile le fouet qu’il a en main.

Espérons qu’à l’inverse de la guerre de Kippour, les informations qu’ils détiennent sont identiques et que seules diffèrent les évaluations, les interprétations et les positions politiques. Mais quelle que soit la décision, elle ne sera pas démocratique. Un groupe de gens, des “généraux” – en uniforme ou non – choisiront dans quelle aventure embarquer le pays. Ni la population ni la plupart des électeurs ne participeront à ce processus de prise de décisions vitales.

L’attaque sur l’Iran est pour l’instant en suspens. Dans une démocratie normale, ce serait précisément le moment où organiser un débat parlementaire, exposer les données, en discuter et finalement voter, comme le président Barak Obama entendait le faire à propos de la Syrie.

Pourquoi est-ce justement sur des questions moins dangereuses que le nucléaire iranien – telle la restitution, susceptible de conduire à la paix, d’un bout de territoire conquis – que le peuple israélien devrait donner son avis par voie référendaire, tandis que les généraux se murent dans le silence ? Les électeurs n’ont-ils pas le droit d’entendre de la bouche des cadres de l’armée et des chefs du renseignement intérieur ce qu’ils pensent du retrait ? Se pourrait-il que la position des militaires diffère de celle des idéologues ? Lesquels, après tout, brandissent d’eux-mêmes l’étendard sécuritaire pour justifier la poursuite de l’occupation. Peut-être les généraux ont-ils déjà chuchoté que faire à l’oreille des politiques... et qu’il ne reste aux autres [les citoyens] qu’à le deviner !

C’est ainsi, quand un pays est mi-démocratique, mi contrôlé par les militaires. Ceux-ci choisissent de quoi se mêler, et quand fermer les yeux. Là est le cœur du paradoxe israélien : l’armée est prête à exécuter ce que le gouvernement lui ordonnera de faire, une fois lesdits ordres soufflés [au cabinet] par les généraux.

L’Égypte n’est pas si loin.