Jamais le dialogue entre Israël et Shimôn Pérès ne s’interrompra

par Amos Oz

Traduction de l’hébreu, chapô & notes : Tal Aronzon pour LPM

depuis l’enregistrement vidéo de l’éloge de l’écrivain disponible sur UTube : https://m.youtube.com/watch?v=oHAFe...

Les hébréophones pourront également trouver l’enregistrement intégral des obsèques sur les sites en hébreu de HaAretz, Yédioth... Par exemple : http://www.ynetnews.com/articles/0,...

Les abonnés à la version numérique du quotidien Libération pourront egalement lire la traduction donnée par Jean-Luc Allouche de l’hommage de David Grossman, écrivain majeur et membre fondateur lui aussi de Shalom Akhshav ; http://www.liberation.fr/debats/201...

Le chapô de La Paix Maintenant

S’adressant à son ami proche, nous pourrions dire en français “intime”, Amos Oz emploie dans sa langue précise, où chaque terme est pesé quand il n’est pas créé, non le terme couramment usité de ’Yédid, mais celui de ’Haver —“camarade” au kibboutz ou dans les partis de gauche comme dans l’univers´hassidique — en un raccourci évocateur d’autres adieux, ceux-là faits par (presque) toute une nation sous le choc à Y. Rabin assassiné : Shalom ’Haver.

L’éloge d’Amos Oz

Famille Pérès que je chéris, et vous qui aimez Pérès, ici, dans le pays entier, dans le monde entier,

Vous savez depuis quand Shimôn est pour moi un ami proche ? Depuis que j’ai découvert tout à coup son secret le mieux enfoui, le plus intime.

Il y a plus de quarante ans, avant que tout n’advienne [1], nous nous tenions Shimôn et moi à l’entrée du réfectoire du kibboutz Hulda, occupés jusqu’à midi à nous affronter à propos de l’avenir d’Israël et de celui des Territoires [2]. Shimôn, alors, était encore un faucon au royaume des faucons. La discussion s’est poursuivie et j’ai découvert peu à peu le secret ; un secret mieux enfoui que Dimona [3], mieux gardé que les premiers balbutiements des accords d’Oslo [4].

J’’ai découvert sa candeur profonde, la candeur d’un rêveur effréné ; une candeur qui ne serait pas contraire à la sagesse, pas contraire à la subtilité ; une candeur qui est la bonne terre où la complexité prend racine et d’où croissent les grandes actions.

En deçà, il y avait en Shimôn deux qualités contraires et qui ne sauraient coexister : d’un côté, un profond respect de la réalité et de ses contraintes ; de l’autre, l’ardent désir de changer la réalité, et aussi, ce qui est plus rare, une disposition d’esprit prête au changement personnel..

Mais seul qui a grandi dans la complémentarité de ces deux tendances contradictoires peut se faire novateur ; et parce que Shimôn traça des voies nouvelles, il en fut pour le railler.

Presque tous les novateurs, presque tous les grands hommes qui devancèrent leur époque, parurent à beaucoup des rêveurs ou de faux naïfs jusqu’à ce que le futur advienne et prouve qu’ils avaient raison. Il en va ainsi dans les sciences, les arts et la littérature, comme dans la conduite des affaires politiques.

La grandeur de ses rêves le fit qualifier par certains de “maître des rêves”, du fait peut-être qu’ils avaient oublié que le maître originel des rêves, le Joseph du livre de la Genèse, ne fut pas qu’un simple songeur. Il fut un rêveur qui réalisa la plus grande part de ses rêves. Il prit en main un vaste pays pratiquement laissé en pièces par une crise terrible et le mit sur pied. Exactement comme Joseph-le-Nourricier dans la Bible, Shimôn Pérès lui aussi réalisa la majorité de ses rêves. Le cynisme, la raillerie, la haine restèrent loin en arrière.

De nombreux politiciens ont toujours à l’esprit le J.T. du soir, ou les primaires, ou à tout le moins les prochaines élections. Shimôn n’était pas un politicien accompli. Du fait de sa candeur passionnée, ses adversaires réussirent parfois à l’envoyer au tapis. Mais c’était un homme d’État, un homme au regard tourné vers les événements futurs, vers les générations futures. Un homme capable de changer, capable d’abandonner de populaires positions faucon pour un idéal de paix et la vision d’une réalité nouvelle. C’est vrai, les jambes lui ont plus d’une fois manqué et il a trébuché [5], mais quand il trébuchait, c’est qu’il avait les yeux dans les étoiles.

Il est des gens pour dire que la paix est carrément impossible, mais la paix n’est pas seulement possible, elle est nécessaire et inévitable — tout simplement parce que nous n’irons nulle part, nous n’avons nulle part d’autre où aller ; les Palestiniens non plus n’iront nulle part, ils n’ont nulle part d’autre où aller.

Et puisque les Israéliens et les Palestiniens ne peuvent se muer tout à coup en une unique et heureuse famille, puisqu’ils ne peuvent se jeter ensemble dans le lit conjugal et se fabriquer une lune de miel — pour toutes ces raisons, il n’est d’autre issue que de partager cette maison en deux logements et d’en faire le double foyer de deux familles.

Au fond de l’âme, presque tous, de tous bords, connaissent cette vérité-là. Mais où sont-ils, les dirigeants au cœur intrépide qui se dresseront et la mèneront à son accomplissement ? Où sont-ils, les disciples de Shimôn Pérès ?

Tous les vendredis, depuis 42 ans, été comme hiver, nous avions Shimôn et moi, une longue conversation téléphonique où nous discutions non seulement du miracle de l’existence et du parcours de l’État d’Israël ; non seulement de littérature, de croyances ou d’opinions — mais parfois de la vie du cœur, de l’âme ou de l’imagination.

Cette conversation entre nous ne s’interrompra pas. Nous sommes aujourd’hui vendredi, veille de Shabbath, et dans quelques heures il sera cinq heures de l’après-midi. Si quelqu’un pense qu’à cinq heures nous n’aurons pas de conversation, Shimôn et moi, il se trompe. Aussi longtemps que je vivrai cette conversation ne s’interrompra pas. Qui plus est, aussi longtemps que l’État d’Israël vivra — et il vit à jamais — sa conversation avec Shimôn Pérès demeurera ouverte et permanente.

Je prends aujourd’hui congé d’un proche ´haver, un grand rêveur, un grand homme d’État, un homme que j’aimais tant.

אני נפרד היום מחבר קרונ, חולם גדול, מדיני גדול, אדם שאהבתי מאוד.

NOTES

[1] Dans la première moitié des années 70, donc, avant tous les développements ultérieurs.

[2] Alors occupés de fraîche date, notamment la Cisjordanie où les colons faisaient leurs premières armes avec le concours de Shimôn Pérès.

[3] La centrale nucléaire au désert, gage de la sécurité d’Israël pour Shimôn Pérès qui en fut l’initiateur. Construite grâce aux étroites relations qu’il noua et entretint avec la France de Guy Mollet et de ses successeurs, la centrale est jusqu’à aujourd’hui dite haut et fort purement civile — au point d’expédier en prison tout Israélien/ne qui prétendrait le contraire.

[4] Des débuts secrets — même vis-à-vis de Rabin dont il était alors le misère des Affaires étrangères — auxquels Shimôn Pérès prit une part prépondérante, déléguant dans la forêt norvégienne une discrète équipe face à celle d’Abu Mazen (Ma’hmoud Abbas) représentant l’OLP de Yasser Arafat.

[5] Allusion discrète au massacre de Cana, par exemple, survenu en avril 1996 lors des bombardements de l’opération “Raisins de la colère” — déclenchée sous la responsabilité de Shimôn Pérès, alors Premier ministre, en réaction aux tirs du Hezbollah sur la Galilée depuis le sud-Liban. Dans une interview accordée à Charles Enderlin, Pérès expliquait qu’il s’agissait pour le Hezbollah de précipiter la chute de son gouvernement pour mieux faire capoter le processus d’Oslo qu’il il entendait mener à bon terme. L’énorme “bavure” de Cana, qui fit 106 morts dans un camp de réfugiés tenu par l’Unwra, n’y contribua guère... http://www.ina.fr/video/CAB96016720