Itzhak, tes braises sont mortes depuis longtemps

Thème : Rabin : hommages, héritage, histoire...

Ha’aretz
mis en ligne le 1er novembre 2006
par Yossi Sarid

mémoire et surtout vigilance pour Itzhak Rabin.

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Ha’aretz, 1er novembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Demain, nous serons le 11 du mois de Heshvan dans le calendrier hébraïque, le jour où Israël pleure l’assassinat d’Itzhak Rabin. Après 11 ans, tout le monde le sait : non seulement Rabin a été assassiné, mais son héritage est enterré avec lui. Pour l’essentiel, cet héritage a consisté à rechercher avec obstination toute brèche dans le mur d’hostilité qui entoure Israël et de s’y engouffrer, avec l’espoir de trouver, derrière ce mur, des signes d’acceptation de l’existence d’Israël.

Rabin était déterminé à ce que la force à la fois d’Israël et de son armée ne soit mise à l’épreuve que lorsque cela était absolument nécessaire. Général, expert en sécurité d’Israël, en uniforme comme en civil, il avait compris ce que Ehoud Olmert, Amir Peretz et Dan Haloutz (chef d’état-major) ne saisiront jamais : on ne part en guerre que si l’on n’a pas d’autre choix, et après avoir recherché et épuisé toutes les autres options.

Une fois, dans un moment de franchise, il m’a dit : "Yossi, même la meilleure armée du monde ne peut frapper au-delà de sa capacité. Même une nation forte ne peut bander ses muscles sans les relâcher, parce qu’à la longue, elle finira par s’épuiser." Rabin savait quelle responsabilité pesait sur ses épaules. Et il les avait larges, ses épaules, qui devaient porter tout le poids de l’avenir d’Israël. Ce sentiment de responsabilité l’a poursuivi sans cesse, et il ne s’est jamais soustrait à ses devoirs. Ainsi, il a été prêt à faire des choses qu’il n’a pas aimé faire, ou même exécré, parce qu’il se sentait obligé de les faire.

Demain, lors de la cérémonie officielle de l’Etat, les yeux de la nation seront tournés vers le Mont Hertzl [où il est enterré]. Olmert, Shimon Peres, Avigdor Lieberman et Benjamin Netanyahou siègeront solennellement au premier rang. A côté d’eux siègeront les gardiens des braises mourantes du parti de Rabin, le Parti travailliste, qu’il repose en paix (ou en guerre), de Peretz à Binyamin Ben-Eliezer et Isaac Herzog.

Belle brochette de travaillistes. Mais les braises de Rabin sont mortes depuis longtemps. Entre les oraisons funèbres, lorsque le silence des tombes et des cyprès - le silence de la mort - s’étendra momentanément sur la scène, il se pourrait bien qu’on entende Rabin se lamenter sur ses successeurs.

Vendredi dernier, le quotidien Yediot Aharonot rapportait qu’un tiers des Israéliens souhaitait que l’assassin de Rabin soit gracié, et que la moitié des Israéliens de la droite religieuse était en faveur de sa libération conditionnelle. Les yeux brûlent dans leurs orbites à la lecture de cette information, et l’on refuse de croire ce qu’on lit. Et pourtant, qu’y a-t-il de si surprenant ? Un esprit d’amnistie se diffuse depuis les échelons supérieurs de la société israélienne vers ses échelons inférieurs. Les rabbins qui encouragé l’assassin, explicitement ou implicitement, ont été depuis longtemps pardonnés. Et ceux qui se trouvaient sur un balcon de la place de Sion à Jérusalem, cette nuit-là où le crime a été autorisé [1], ont hérité de la place de Rabin. On les a même déclarés ses successeurs idéologiques : les derniers "Mapaïniks" [2].

L’assassin a bien été appréhendé et mis en prison, car c’est lui qui avait tiré les trois balles. Mais ceux qui ont tracé une cible sur le dos de Rabin et qui lui ont dit que le premier ministre était une cible autorisée n’ont jamais eu (quelle idée !) à rendre compte de leurs actes.

C’est vrai, il est dégoûtant de se vautrer dans les draps souillés de l’assassin et de sa petite Trembovler [3]. Qui voudrait réellement s’approcher du lit où ils ont fait l’amour ? Qui se préoccupe vraiment de savoir si un enfant naîtra de cette union ? Pourtant, nous sommes nombreux à penser que l’autorisation de "visite conjugale" qui leur a été accordée, dans une auberge meublée avec raffinement, fait partie d’un schéma de pardon qui mène inévitablement à la grâce.

C’est écrit sur le mur, même si le texte est caché par de la mousse.

"Un juif, même pécheur, ne cesse jamais d’être juif." Aujourd’hui, il faudrait ajouter : "un juif, même après avoir assassiné un premier ministre, ne cesse jamais d’être juif." Bien plus, il est important qu’il accomplisse ses mitzvot (commandements de la loi juive) et que ses droits soient protégés.

Notre Shin Bet est bien connu pour son hypersensibilité à l’égard du respect des droits de l’homme et du citoyen, en particulier ceux des terroristes. Nous ne devons jamais oublier que la liquidation ciblée de Rabin a été un acte de terrorisme et non un assassinat. Ni que le terrorisme juif qui a poussé en notre sein est beaucoup plus dangereux que le terrorisme perpétré par des agents extérieurs.

Il a été rapporté que le Shin Bet avait soumis au procureur de l’Etat une opinion d’expert où il est écrit que l’assassin victorieux "ne constitue plus une menace pour la sécurité."

On m’a dit que cette information avait mis très en colère le Shin Bet, qui a prétendu que les faits avaient été déformés. Pour éviter toute injustice supplémentaire envers nos "braves jeunes gars", j’ai téléphoné au bureau de Youval Diskin, chef du Shin Bet, pour demander le texte de cet avis d’expert. Dix jours ont passé, et je n’ai toujours pas reçu ce texte. Toutefois, une aimable porte-parole m’a bien appelé, et quand j’ai demandé le document, elle s’est contentée de me fournir des explications. Elle a promis de me rappeler le lendemain, mais depuis, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.

Je dois donc me fonder sur ce qui a été publié, car il semble que pour l’essentiel, tout se passe dans les coulisses.

L’assassin "ne représente plus une menace pour la sécurité" : le Shin Bet a parfaitement raison. Itzhak Rabin a déjà été assassiné, et l’on ne peut assassiner deux fois la même personne.

Ou peut-être que si.