Israël, en route vers la théocratie

par Uri Misgav

Traduit de l’anglais par Gaëlle Danan-Bondoux pour LPM

Chapô et notes Tal Aronzon pour LPM

Photo : L’un des bâtiments de la yeshivah Merkaz haRav Kook, Qiryath Mosheh, Jérusalem.

Ha’Aretz, le 22 décembre 2015

http://www.haaretz.com/opinion/.pre...

Le CHAPÔ de LPM

L’âne du Messie – auquel le mouvement des colons et tout spécialement les plus radicaux d’entre eux comparent si volontiers la société juive laïque, qu’elle soit civile ou militaire, qui leur a fait la terrible grâce de les mener dans les Territoires – pourrait bien ruer et les désarçonner... Les quadrupédes, rappelons-le, sont parfois plus clairvoyants que ceux qui les chevauchent, telle la prophétique ânesse de Balâam dans la Torah (Nb 22, 21-31).

C’est en tout cas à souhaiter, avant que les terroristes de tous poils, bords et origines ne mettent à l’Israël laïque et démocratique aujourd’hui en sursis comme à la Palestine naissante le couteau sur la gorge – et tandis qu’il est encore temps, espérons-le, de quitter les Territoires pour fonder enfin la seule solution juste et réaliste : 2 États pour 2 peuples.

L’ARTICLE de Uri MISGAV

Un ami de longue date m’a parlé cette semaine d’une conversation téléphonique avec le directeur de l’école primaire de son jeune fils. Il lui a demandé comment il se faisait que, dans une institution qui se posait comme orientée vers les sciences et la technologie, le garçon rentre à la maison surchargé de devoirs de Torah plutôt que de maths.

Ce problème, bien sûr, ne saurait se régler avec le directeur, ou lors du passage en CE1. L’enquête approfondie menée par le Ha’Aretz sur les changements effectués au sein du système éducatif et de ses programmes par le ministre de l’Éducation, Naftali Bennett, montre que ceux-ci nous passent subrepticement sous le nez. En outre, il y a le nouvel accord de coalition entre le parti de Bennett, le Foyer juif, et les deux partis ultra-orthodoxes, Shas et le Judaïsme unifié de la Torah. Et le ministre de l’Éducation va transférer un milliard de shekels (environ 257 millions de dollars) aux institutions éducatives ultra-orthodoxes, en échange de plusieurs centaines de millions de shekels allouées au département des colonies de l’Organisation sioniste mondiale et aux autorités locales des implantations de Cisjordanie.

Nous sommes confrontés à un assaut majeur contre l’identité démocratique et laïque de l’État d’Israël. L’attaque contre la laïcité est nécessairement une attaque contre la démocratie. L’autorité suprême n’est désormais plus l’État et ses institutions. Les sources d’inspiration ne sont plus l’humanisme libéral, les droits de l’homme, le mouvement des Lumières et la science – elles se sont vues supplanter par une puissance supérieure ; des saints ; la métaphysique d’un Israël éternel et celle des Textes sacrés, des rituels et de la prière. Dans le cadre des cours de sécurité routière, les enfants du pays apprennent la “Prière des voyageurs”.

Cet assaut se situe, bien sûr, dans un contexte politique précis, fondé sur une alliance entre nationalisme et religion. Son but est de faire de la vision du Grand Israël une réalité et de perpétuer l’ignorance qui pave la voie de la théocratie.

Tout est lié, comme en témoigne la liste des nominations à des postes-clefs. L’unique candidat à la fonction de procureur-général, Avishaï Mendelblit, n’était pas religieux à l’origine mais est devenu pratiquant ; le nouveau chef du Mossad, Yossi Cohen, fut l’élève du rav Haïm Druckman à la yeshivah Or Êtzion [1] ; Yoram Cohen, à la tête des services de sécurité du Shin Beth, est religieux et diplômé de yeshivah ; son ex-adjoint, Roni Alsheich, le nouveau chef de la police, a étudié à la yeshivah Merkaz haRav [2] à Jérusalem.

Ces nominations sont probablement méritées, et le ciel nous préserve de disqualifier quiconque d’une charge publique en raison de ses croyances personnelles. Mais le problème en Israël est que la religion n’est pas séparée de l’État et qu’elle se fait également, au fil du temps, de moins en moins distincte de la politique des colons de droite en Cisjordanie.

Les règles du contre-terrorisme n’ont pas à s’appliquer aux terroristes juifs dans les Territoires, puisqu’il n’est pas besoin de briser ce groupe spécifique – ainsi en a décidé le juge à la Cour suprême Noâm Sohlberg, un colon portant calotte. Ce n’est plus d’une conception juridique de sécurité publique qu’il est désormais question, mais d’une théorie du peuple élu.

Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou, qui s’est entouré de responsables issus du sionisme religieux [3], est un homme qui ne croit pas en Dieu. Il est uniquement motivé par des considérations utilitaristes. Dans cet assaut contre la laïcité il est rejoint par des innocents, par ceux qui professent l’innocence, et par des idiots utiles. Certains sont mus par des mobiles cyniques ; d’autres sont pétris de bonnes intentions.

En ce qui concerne, pour commencer, le chef de file de Yesh Âtid, Yaïr Lapid – lequel revêt un châle de prière et dont la femme anime le rituel consistant à mettre de côté une portion de la ’halah du shabbat – cela inclut un nombre infini de projets et de campagnes d’opinion à caractère public impliquant dialogue et retour aux sources, et visant à nous rapprocher les uns des autres. Mais les efforts de rapprochement sont toujours à sens unique.

Près de vingt ans se sont écoulés depuis que Sefi Rachlevsky a fait connaître le concept de “l’âne du Messie” à une opinion laïque étendue [4]. Le sujet a été récemment repris dans le journal Makor Rishon (De première source) par le rav Moshe Ratt, de l’implantation de Karnei Shomron : « Le rôle de la laïcité était nécessaire à l’époque où les Juifs religieux n’étaient pas capables de diriger le pays et l’armée. Aujourd’hui, on peut dire que la laïcité a accompli son rôle historique » écrit-il.

Où l’on voit qu’un âne, même vieillissant, reste un âne.

NOTES

[1] Située dans le sud d’Israël, elle joint les études juives à la préparation militaire, sous la férule du rav Druckman, par ailleurs député et fermement opposé aux accords de camp David. Avec le Merkaz haRav Kook (voir note 2 infra), elle a formé la plupart des dirigeants du mouvement des colonies et de la droite, voire de l’extrême-droite, nationaliste et religieuse.

[2] La yeshivah Merkaz haRav Kook fondée en 1924 à Jérusalem par Abraham Isaac Kook, grand rabbin ashkénaze sous le mandat britannique, entre de plain pied dans la société israélienne – à la différence des néo-kabbalistes de Safed ou des héritiers hiérosolymites des cours ´hassidiques d’Europe orientale, le chef couvert le shabbat d’un shtreimel fourré et vêtus comme leur maître au 18ème siècle, qui parlent yiddish en dehors de la salle d’étude fussent-ils originaires du Maroc. Les émules du rav Kook, sionistes-religieux certes, mais modérés au plan national, ont négocié un virage nationaliste en épingle avec la divine surprise de 1967.

[3] Dès 1956, les nationalistes-religieux fondent le PNR (parti national religieux) et entrent à la Knesseth où leurs sièges-charnière leur assurent de notables avantages. Pris en otage, David Ben-Gourion leur accorde cadence après cadence le ministère de l’Intérieur et la réglementation d’état-civil qui va de pair (mariages, conversions, nationalité) ; évite d’édicter une constitution ; finance généreusement leur réseau éducatif...

[4] Expert en théologie juive, Sefi Rachlevsky est l’auteur de ’Hamoro shel ha-Massia’h (L’Âne du Messie), où il examine la poussée d’un messianisme qui voit dans les Juifs peu ou non pratiquants du pays l’âne menant le Messie à Jérusalem sans en avoir conscience. On peut trouver sur notre site les traductions d’éclairants articles de Sefi Rachlevsky, dont “Feiglin ve’Hamorav (Feiglin et ses ânes)”, publié en décembre 2012 : http://www.lapaixmaintenant.org/Fei....