Israël a besoin de Goldstone

par Bradley Burston

La semaine dernière les grands quotidiens nationaux israéliens publiaient un encart publicitaire sous le titre « Pour une seconde révolution sioniste ». Cet encart financé par un groupe d’étudiants d’extrême droite, Im Tirtzu, accusait le New Israel Fund, une fondation soutenant plusieurs associations militant pour les Droits de l’Homme en Israël, d’être responsables du rapport Goldstone. Ce rapport rédigé par le juge sud africain Richard Goldstone, lui-même juif et sioniste, à l’intention du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU accusait principalement Israël mais aussi le Hamas de crimes de guerres commis pendant l’opération Plomb durci de l’an dernier. Cet encart publicitaire représentait la professeure Naomi Chazan, Présidente du New Israel Fund et ancienne députée du Meretz à la Knesset avec des cornes sur la tête. Il accusait les associations financées par cette fondation, dont les "Médecins pour les Droits de l’Homme" ou "Brisons le silence", l’association des soldats israéliens témoignant contre l’occupation, d’être à l’origine de 90 % des allégations de crimes de guerre figurant dans le rapport Goldstone. Suite à cette publication, Le Jérusalem Post, journal classé à droite, supprimait la tribune que Naomi Chazan tenait toutes les semaines dans ses colonnes. Un voyage prévu de longue date de Naomi Chazan à l’étranger pour lever des fonds pour la fondation était supprimé. Dans Maariv, Yemini Ben-Dror, un éditorialiste accusait le New Israel Fund ainsi que les associations qu’il soutenait « d’être l’ennemi principal, non seulement d’Israël mais aussi du monde libre et des droits de l’Homme ». Ce climat malsain qui souffle en ce moment dans une certaine presse et entretenu par la droite israélienne a des relents de maccarthysme. Jeremy Ben Ami, le Directeur de J Street, le nouveau lobby juif américain pour la paix, nous apprend par ailleurs que Im Tirtzu est un groupe militant pour les colons, financé par les Chrétiens Unis pour Israël, une organisation chrétienne fondamentaliste dirigée par le pasteur John Hagee qui avait autrefois déclaré que Dieu avait envoyé Hitler pour conduire les Juifs en Israël. Les « Chrétiens Unis pour Israël » ont levé l’an dernier 100 000 $ pour le développement de la colonisation en Cisjordanie. Bradley Burston revient dans Haaretz sur le rapport Goldstone et nous montre qu’en refusant de collaborer à l’enquête menée par le juge sud africain, Israël s’est tiré une balle dans le pied.

Ha’aretz, 12 février 2010

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Etat de choc : syndrome grave. Parmi ses manifestations et symptômes : modifications mentales comprenant une sensation de grande angoisse, de mauvais pressentiments, de confusion et, parfois, d’agressivité.

Cet article traite de la peur du noir. Du monstrueux. En l’espèce, de la terreur de finir par découvrir de quoi nous sommes réellement faits. Cet article traite de jusqu’où nous sommes prêts à aller pour protéger ce dont nous avons désespérément besoin de croire sur nous-mêmes. Car de combien de temps aurons-nous besoin que d’autres nous accusent, nous vilipendent, nous attaquent, fassent de nous des boucs émissaires et nous diffament, avant que nous ne nous regardions vraiment et honnêtement dans le miroir ?

Cet article traite de la guerre que nous avons faite à Gaza, et de ce qu’elle a fait à Israël. Du fait que la façon dont Israël a mené cette guerre a fait bien plus de mal à l’Etat juif que toutes les roquettes, tous les mortiers palestiniens réunis. Cela fait un an et plus qu’une trêve a été conclue à Gaza et, en grande partie à cause d’une politique délibérée par Israël d’obstruction à l’égard des enquêteurs des Nations unies, le monde est toujours en guerre avec Israël. Ce n’est qu’aujourd’hui que le résultat commence à se faire sentir. De mille façons, tous les jours renouvelées, nous avons rapporté la guerre chez nous.

Le plan de bataille d’Israël qui, de fait, cherchait à matraquer le Hamas et mettre la totalité de la bande de Gaza en état de choc, a eu l’effet induit, intentionnel ou non, de produire un état de choc en Israël même.

Cela fait un an que nous en ressentons les symptômes. Dans l’état de choc, le premier signe à apparaître est souvent la confusion. Un curieux sentiment de faiblesse peut se faire sentir. Une agitation incompréhensible. Un sentiment de froid, de confusion mentale. D’apathie, d’inaction. La vision peut être brouillée.

Nous pensons : non, ce n’est pas la guerre. La guerre est finie. La guerre était là-bas, à un endroit que nous ne pouvons voir, que nous ne saurions voir. Un endroit, pour tout dire, que nous ne voulons pas voir.

L’endroit qui nous fait préférer la crainte de la vérité à la vérité elle-même.

Dans certains cas, l’état de choc s’exprime par l’agressivité. On s’en prend même, alors, à ceux qui offrent leur aide.

Dans notre état de choc, nous n’avons pas su voir que Richard Goldstone tentait de nous sauver. Et que le rapport Goldstone est exactement ce dont Israël a besoin. Nous l’avons combattu de toutes les manières possible, persuadés que nous étions (comme à Gaza) que la catastrophe qui se déroulait sous nos yeux était le meilleur des scénarios possibles.

Si Israël avait collaboré avec les enquêteurs, il aurait pu commencer à apprendre comment empêcher une autre guerre comme celle-ci, et comment à faire la guerre de manière totalement différente. Ce n’est seulement que maintenant, alors que l’état de choc s’estompe lentement, que l’establishment militaire israélien et les divers conseillers juridiques commencent à reconnaître publiquement que le fait de combattre le rapport Goldstone a été une bourde monumentale.

Nous avons combattu Goldstone de toutes nos forces. Comme si notre identité même en dépendant. Davantage que le Hamas, le Hezbollah, Al Qaida, Ahmadinejad. Le juge Richard Goldstone est devenu l’ennemi par excellence. Par un retournement ironique de l’Histoire, comparable à quelque chose qui a à voir avec la haine de soi, la droite a commencé à prendre l’habitude de mal prononcer son nom, intentionnellement, avec sarcasme, en « Goldstein ».

Même les gens dont le métier est d’être mieux informés que les autres, ceux qui se considèrent comme éclairés, modérés, perdirent l’esprit en nommant Goldstone des pires noms.

Le plus instructif dans cette affaire est le fait que, de tous les adjectifs qu’Alan Dershowitz jeta au visage de Goldstone lors d’une interview à la radio de l’armée israélienne, il choisit celui considéré comme le pire de tous, (si grave qu’il se rétracta plus tard), le mot « moser », utilisé pour condamner quelqu’un qui trahit les siens, en INFORMANT. Oui, en divulguant au monde extérieur des informations dont il disposait en privilégié qu’il était.

Il y a une raison qui explique pourquoi nous avons reculé avec horreur quand Goldstone a touché un nerf. Un nerf que nous avions tout fait pour éviter.

Ceux qui ont critiqué le rapport Goldstone ont noté que sa méthodologie était profondément biaisée et qu’il ne reconnaissait ni n’évaluait le conflit vu du côté israélien. Dernièrement, la droite est allée plus loin en accusant le New Israel Fund et sa présidente Naomi Hazan, ainsi que ses ONG alliées, d’avoir été des sources d’information pour le rapport Goldstone.

Mais ces attaques ont épargné la seule ONG qui, plus que d’autres, a été responsable du flux d’informations aux auteurs du rapport Goldstone et de la teneur du rapport final : le gouvernement d’Israël.

Ce fut Israël qui priva la commission d’accéder à Sderot e aux victimes israéliennes des roquettes palestiniennes. Ce fut Israël qui empêcha la commission de recueillir des témoignages, y compris des réfutations, de la part du gouvernement et des militaires. Ce fut Israël qui (avant même le début des travaux de la commission), en refusant toute coopération avec la commission, garantit un résultat déséquilibré.

Ce même gouvernement israélien fournit, par le fracas des déclarations publiques du vice-premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, et de hauts gradés de l’armée, les preuves les plus incriminantes d’une stratégie qui apporta la désolation sur la bande de Gaza tout entière, civils comme groupes armés.

Ce fut le gouvernement israélien - prêtant ainsi le flanc à ceux qui pensaient qu’il avait beaucoup à cacher - qui résista jusqu’au dernier moment au résultat le plus crucial mais aussi le plus équitable du rapport Goldstone : la recommandation qu’Israël, comme le Hamas, enquêtent de façon indépendante sur les allégations de violations de droits de l’homme.

Et ce fut ce gouvernement qui, tout en continuant le blocus de Gaza, en refusant aux Gazaouis l’accès au béton et à d’autres matériaux nécessaires à la reconstruction des maisons détruites par le feu israélien pendant l’opération Plomb Durci, ajouta encore plus de foi aux soupçons du rapport Goldstone : la politique israélienne a été et continue d’être une politique de punition collective d’une population civile.

Malgré le nombre cauchemardesque de civils tués à Gaza, la droite a défendu encore et encore l’argument selon lequel le problème de la guerre a été qu’elle n’a pas été menée de façon assez agressive. Aujourd’hui, chez nous, cet argument est entendu. Finalement, la guerre est pressée comme un citron, les militants de la paix et des droits de l’homme étant les cibles principales.

La doctrine Dahiya (tuer toujours plus, exercer constamment une force inimaginable) est appliquée aujourd’hui contre les éléments de la société israélienne qui défendent le plus la démocratie et les droits élémentaires. Enfin, la guerre est menée chez nous comme la droite le souhaite. Sans frein. Chaque jour, une nouvelle chasse à la démocratie.

Oui, le rapport Goldstone est profondément biaisé. Mais il est ce dont Israël a besoin. Un rapport profondément biaisé pour un pays profondément biaisé. Un pays qui ne se soignera pas, ne se réparera pas, et ne peut le faire, à moins de faire face avec honnêteté et courage aux questions posées par le rapport.

Tant qu’Israël se dérobera et gardera enterrée toute la vérité sur Plomb Durci, il ne sortira pas de son état de choc. Israël sera plus vulnérable que jamais face à la destruction de l’intérieur. Et Gaza, gouvernée par un Hamas qui souhaite l’extermination d’Israël, et qui n’a fait que s’enrichir, être mieux armé et plus populaire avec l’embargo israélien, continuera de soumettre la totalité d’Israël à un état de siège déshumanisant, desséchant, et finalement destructeur.