Ha’aretz, 18 juin 2007

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Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant


Mardi dernier, des convois de véhicules frayaient leur chemin dans les rues de Jérusalem. Depuis le début de la matinée, des milliers de gens arrivaient dans la capitale pour célébrer le 40ème anniversaire de sa « réunification ». Cette fois-ci, même les encombrements n’ont pas troublé les habitants, dont les nerfs ont souvent été mis à l’épreuve par la pléthore d’événements organisés dans leur ville.

A quelques kilomètres du centre ville, un autre bouchon, cette fois provoqué par un certain nombre de bus partis du camp de réfugiés de Shuafat pur la commémoration de la Nakba (catastrophe palestinienne de 1948) à Ramallah. Cette année, les deux événements tombaient le même jour. D’autres voitures étaient simplement bloquées à un barrage routier. Il faut noter que Shuafat est aussi situé à l’intérieur des limites municipales de la ville et que ses 20.000 habitants détiennent des cartes d’identité bleues [israéliennes] de résidents.

Bien sûr, il n’y a rien de neuf dans ces deux images, qui renvoient à une réalité polarisée. Seul le fait qu’elles soient tombées en même temps, que le jour du 40ème anniversaire de la réunification ait été aussi celui qui marquait la commémoration de la Nakba, leur a donné, un moment, un sens de tristesse, de cynisme et de désespoir. « Des jours comme celui-ci, je n’aime pas sortir du camp », dit Hader Dibs, 43 ans, responsable de la commission des services de Shuafat. « Je préfère rester en dehors, provisoirement. En gros, nous sommes un peuple provisoire. »

Dans cette impression de provisoire, Jérusalem est le facteur le plus constant, dans la vie de Dibs comme dans celle des autres réfugiés de Shuafat. A quelques années de distance, le destin semble les avoir désignés pour, chaque fois, être déplacés d’un endroit à l’autre, comme les pièces d’un échiquier. En 1948, sa famille a été expulsée de Beit Latif, près de Beit Shemesh, et s’est installée dans la Vieille Ville de Jérusalem. En 1966, elle a été transférée au camp de Shuafat, dans le cadre d’un accord entre la Jordanie, qui à l’époque contrôlait Jérusalem, et les Nations unies. On leur avait promis que leurs conditions de vie s’amélioreraient, mais en réalité, ils furent envoyés vivre dans des taudis.

Avec les années, les 540 familles du camp sont devenues 20.000 personnes, vivant sur 20 hectares, et aujourd’hui, une fois de plus, elles doivent être déplacées. Cette fois, l’intention n’est pas de les déplacer physiquement, mais de déplacer le mur de séparation de manière à placer Shuafat en-dehors des limites municipales de Jérusalem. Malgré leurs cartes d’identité bleues, les autorité israéliennes ont décidé que les habitants de Shuafat ne seraient plus des Hiérosolymitains.

Si la situation n’avait été si triste, cela aurait pu être assez drôle. Alors que le taux d’émigration depuis Jérusalem ne fait que monter (17.000 personnes cette année), 20.000 autres personnes mènent un combat déterminé pour leur droit à demeurer dans la capitale. Mais celles-là, les Palestiniens, sont personae non gratae.

La preuve : le mur de séparation qui doit couper leur quartier de Jérusalem. Entre temps, leur cas est examiné par la Haute cour de Justice, l’association Ir Amim (« Ville des Peuples ») les aide dans leur combat public, et le mur, au seuil de leur maison, reste non terminé;

A vrai dire, le fait de faire partie de Jérusalem ne sert pas à grand-chose pour les habitants de Shuafat. Leurs affaires quotidiennes sont gérées par l’ONU, et non par la municipalité. Et cela vaut probablement mieux. Les habitants du quartier voisin de Ras Hamis, également résidents de Jérusalem qui doivent être transférés dans les territoires par l’intermédiaire du mur, bénéficient, eux, des services de la municipalité. C’est-à-dire qu’ils ne bénéficient de rien du tout. Ils sont nombreux à laisser leurs ordures à la limite entre leur quartier et Shuafat. Ainsi, l’ONU peut ramasser ce que la municipalité ignore.

Dibs dit qu’en fait, il aimerait célébrer le Jour de Jérusalem, mais pas celui qui est célébré aujourd’hui : « Etre hiérosolymitain, cela représente tout pour moi. Je suis né ici, j’ai grandi ici, et toute ma famille est d’ici. J’ai quelqu’un dans chaque quartier, Beit Safafa, Beit Hanina, Jabal Mukaber. Aucune route que je ne connaisse pas, aucun jour sans que j’aille prier à Al-Aqsa. Je sais tout ce qu’on raconte, que nous voulons rester hiérosolymitains pour bénéficier de la sécurité sociale, de tous les avantages. C’est ridicule. On paye plus qu’on ne reçoit. Je ne veux pas d’argent, je veux du contrôle. Je veux que Jérusalem soit ma capitale. Je veux que ce soient les Palestiniens qui la contrôlent, pas les Israéliens ni les Jordaniens. Seulement nous. Et je parle des frontières de 1967, pas de toute la ville. J’ai entendu Ehoud Olmert dire que le camp de réfugiés ne faisait pas partie de Jérusalem. Qu’est-ce que ça veut dire? Le camp fait partie de Shuafat, et Shuafat, c’est Jérusalem. D’où tire-t-il cette histoire. Je suis plus de Jérusalem que lui. »

Alors que nous marchons dans le camp, les gens s’adressent souvent à Dibs, sous le nom d' »Abou Amir » (père d’Amir), sur toutes sortes de sujets. Il a ici un certain statut, par sa position dans la commission des services, et aussi en vertu de son combat contre l’occupation, combat pour lequel il a passé un an et demi dans une prison israélienne. Par son activité dans le quartier et par son arrestation, il a fait la connaissance de deux hommes. L’un, sous le nom d’Abou Samer, passait beaucoup de temps dans le quartier, jouant au ping-pong avec les habitants et aussi les invitant de temps à des interrogatoires par le Shin Bet. Des années plus tard, Dibs vit « Abou Samer » à la télévision : c’était le député Israel Hasson, d’Israel Beitenou [parti d’Avigdor Lieberman, extrême droite] ! Le second était « Amir », son interrogateur du Shin Bet. Dibs a donné le nom d’Amir à son fils aîné. « C’était le bon flic », explique-t-il.

Ibrahim Bakri jouit, lui aussi, d’un certain statut dans le camp. Son père fut l’un de ses premiers habitants à faire de la prison pour son appartenance à l’OLP. Né en 1948, Bakri se souvient très bien du jour où les Jordaniens et l’ONU les ont déplacés depuis la Vieille Ville vers le camp. Il se souvient des camions venus les emmener, des gens expulsés de force de leur maison, du dinar jordanien que touchait chaque camion pour effectuer la tâche. « Dans ce monde, personne ne veut de nous », dit tristement Bakri. « Ni le monde arabe, ni les Occidentaux. Tout ce que nous avons, c’est cette terre où deux peuples vivent aujourd’hui dans la peur. Au leu de vivre ensemble, ils se battent pour savoir qui se débarrassera de l’autre. Ce n’est pas le Jour de Jérusalem qu’on fête aujourd’hui, mais l’occupation de Jérusalem. »

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