Hamas : si on peut les tuer, on peut aussi leur parler

Thème : Politique et société palestiniennes Une autre politique est possible

Ha’aretz
mis en ligne le 10 décembre 2007
par Bradley Burston

Ces derniers temps, le Hamas a lancé plusieurs signaux qui indiquent qu’il serait prêt à conclure un cessez-le-feu avec Israël, qui n’a jamais sérieusement envisagé cette voie. Or, ni le Hamas, ni Israël ne disparaîtront comme par enchantement, écrit Burston. Mieux vaut se faire à cette idée. Cela vaut des deux côtés et, pour Israël, implique d’avoir « le courage d’explorer la possibilité effrayante : celle de changer de cap. »

Ha’aretz, 10 décembre 2007

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Cette semaine, le Hamas a fait un pas de plus en direction d’une sorte de compromis avec une réalité qui lui reste sur l’estomac. Israël doit le faire aussi.

Dans une lettre ouverte à la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice, Ahmed Youssef, proche conseiller d’Ismail Haniyeh, a écrit le week-end dernier que l’administration Bush ne pouvait à la fois « prêcher l’exportation de la démocratie en Irak et en Afghanistan et ignorer le processus démocratique en Palestine. »

« Nombreux sont ceux qui font l’hypothèse fausse que nous aurions une sorte d’aversion idéologique à l’égard de la paix. Or, c’est tout à fait le contraire. Nous avons constamment proposé de dialoguer avec les Américains et les Européens pour tenter de résoudre les questions que vous essayez de traiter à Annapolis. »

Ahmed Youssef, vous vous en souvenez peut-être, avait écrit il y a un an, dans un article pour le New York : « Le Hamas propose une trêve à long terme, pendant laquelle les peuples israélien et palestinien pourraient tenter de négocier une paix durable. » [1]

Nul doute que le Hamas subit des pressions de plus en plus fortes et sans précédent. Six mois après une guerre civile avec le Fatah, la société palestinienne a commencé à perdre quelques-unes de ses croyances les plus enracinées, dont l’unité du peuple palestinien. Les Gazaouis commencent à rendre le Hamas responsable d’une situation invivable dans la bande de Gaza.

En réalité, il se déroule actuellement une guerre au sein du Hamas. Dernièrement, la branche armée et les durs du mouvement comme Mahmoud al-Zahar (ministre des affaires étrangères du gouvernement Haniyeh) ont pris l’ascendant. Les pressions en faveur d’une escalade augmentent, alors que, frappe aérienne après frappe aérienne, Israël tue des miliciens du Hamas et des équipes de tir de mortiers sur le terrain.

En même temps, des modérés relatifs comme Ahmed Youssef et l’ancien porte-parole de Haniyeh Ghazi Hamad, (qui avait critiqué le coup de force du Hamas à Gaza [2] et appelé à des négociations avec Israël) subissent la pression des durs et sont réduits au silence.

Somme toute, les perspectives paraissent sombres. Certains Israéliens se réjouissent cruellement de voir que l’état désastreux de l’économie palestinienne est en train, dans une certaine mesure, de retourner la population contre le Hamas. Sauf qu’à Gaza, personne ne change d’avis sur Israël.

Si l’objectif d’Israël est d’éradiquer le Hamas, il peut l’oublier. Le Hamas, et l’idéologie politico-religieuse dont il est le fer de lance, constituent une réalité dans la société palestinienne, et non une maladie qui peut être éradiquée en administrant un quelconque pesticide.

Le Hamas est gravement touché, mais il ne va pas s’écrouler pour autant. Ses pères fondateurs sont morts, tués par l’aviation israélienne, et le mouvement connaît des soubresauts internes jamais vus dans son histoire.

Nous (Israéliens) pouvons avoir une influence sur ce processus. Jusqu’aujourd’hui, le seul effet dont nous pouvons nous glorifier, après 20 ans de travail acharné, a été de renforcer le Hamas, de jouer son jeu, de préserver son influence et de l’aider à se fortifier.

Il est temps pour Israël de tenter quelque chose de neuf. Quelque chose qui exige davantage de courage que les assassinats télécommandés et l’utilisation obsessionnelle du mot « non ».

Comme nous l’avons vu dans le cas de l’Egypte, autrefois notre pire ennemi, et de la Syrie, notre ennemi de longue date, si l’on peut les tuer, on peut aussi leur parler.

Dans une tribune publiée par Ha’aretz en septembre, Youssef écrivait : « Permettre au Hamas de participer au processus politique en Palestine encouragera la diffusion et le développement des idées et des instruments pragmatiques de l’action politique. Cela permettra aussi à la tolérance et au respect du pluralisme et de la diversité de prendre racine dans la culture politique palestinienne. L’Occident devrait se poser la question de savoir s’il souhaite voir la modération et le réalisme au sein du Hamas, ou bien le dogmatisme de groupes radicaux qui souscrivent à la théorie du choc des civilisations. »

Pour des oreilles occidentales, ou israéliennes, les paroles de Youssef peuvent sembler trompeuses, et complètement folle l’idée de traiter d’une manière quelconque avec le Hamas.

Mais au fil du temps, les organisations changent. En l’état actuel des choses, le Likoud a fait davantage pour la cause de la nation palestinienne que bien des nationalistes palestiniens. En l’état actuel des choses, les dirigeants actuels de l’OLP sont parmi les voix les plus modérées et les plus pragmatiques du monde arabe qui poussent à une solution à deux Etats.

En l’état actuel des choses, Israël n’a aucune raison de faire confiance au Hamas. Pas plus que n’en a le Hamas de faire confiance à Israël. Mais nous sommes au Moyen-Orient, où des mécanismes sophistiqués de marchandage ont été élaborés depuis des millénaires, justement pour répondre aux besoins de parties qui ne peuvent ni se supporter, ni se faire confiance, ni jeter l’autre au point qu’il disparaisse.

Le Hamas est blessé, mais il ne disparaîtra pas. Au début de l’Intifada, de nombreux Palestiniens radicaux ont cru que si Israël était blessé, il plierait et disparaîtrait. Mais il ne disparaîtra pas non plus.

Nous avons tout essayé pour les éliminer. Ils ont tout essayé pour nous rendre la pareille. Ils ont été jusqu’à nous envoyer des bombes humaines qui, en fin de compte, ont nui à leur cause. Parmi nous, nombreux sont ceux qui disent que seule une invasion massive de Gaza peut stopper les Qassam. Ce sont souvent les mêmes qui aspirent au retour des colonies à Gaza.

Les uns et les autres peuvent oublier tout cela. Les Qassam continueront à tomber à moins que, et jusqu’à ce que, nous nous engagions dans des pourparlers avec le Hamas sur un cessez-le-feu, premier pas d’un processus qui pourrait durer des générations : la reconnaissance mutuelle entre Israël et la Palestine.

Les Palestiniens sont en train de se rendre compte qu’ils ont détruit leur mouvement national d’une manière dont Israël n’aurait jamais rêvé. Les voix qui s’élèvent au sein du Hamas pour appeler à la modération sont le signe, non que les gens du Hamas sont des menteurs, mais qu’ils cherchent à sortir d’un piège qu’ils n’ont pas vu venir. Le Hamas n’était pas prêt à gouverner, pas plus que la Palestine n’était prête pour l’indépendance.

Ici, c’est le Moyen-Orient, où l’on apprend aux Israéliens depuis le plus jeune âge à suivre ce conseil concernant les adversaires potentiels : « Respecte-les, mais soupçonne-les. »Dans le cas du Hamas, le moment est venu d’inverser les termes de l’injonction. Le soupçon est là, par défaut. Ce qui manque, c’est le respect. Soupçonne-les, soit, mais respecte-les.

Cela exige du courage que d’explorer cette voie, un acte de bravoure suprême en Israël : le courage d’explorer la possibilité effrayante : celle de changer de cap.