Face aux mises en garde palestiniennes, les Israéliens font la sourde oreille

Thème : Radicalisation en Cisjordanie

par Amira Hass

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Photo Amar Awad/Reuters : Deux enfants palestiniens passent devant un graffiti dans le camp de Darawshé, près de Bethléem, le 2/9/2011.

Ha’aretz, le 13 novembre 2014

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« À mesure que la société israélienne se bouche les oreilles, les Palestiniens cherchent des moyens plus retentissants de faire entendre leurs souffrances en tant que nation, et qu’individus », écrit ici Amira Hass, décrivant une situation hautement volatile...

Une situation où l’on voit l’opposition radicale à la ligne légaliste de Mah’moud Abbas s’allier tacitement aux efforts de Benyamin Nétanyahou pour délégitimer le président de l’Autorité palestinienne – dont les pas sont trop petits pour ses rivaux du Hamas ou du FPLP renaissant, trop grands pour la droite israélienne. [T.A]

Une blague tourne entre Ramallah et Jérusalem. Au soir des noces, la mariée dit à son nouvel époux qu’elle est vierge. L’homme la regarde et répond : « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as déjà été mariée. » Et elle : « C’est vrai, mais il était du Fatah. Pendant un an, il a parlé tous les soirs de la façon dont nous allions faire l’amour, et le temps de venir au lit il s’était endormi. »

Complément d’information : Je tiens cette anecdote, entendue cette semaine, de la bouche d’un sympathisant du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) – dont les membres, comme le diraient avec mépris les partisans du Fatah, ne pourraient remplir une voiture.

Mais tant le Fatah que le FPLP feraient mieux d’unir leurs forces et de réserver leurs sarcasmes aux Israéliens, qui s’intéressent aux déclarations mais non au message qu’elles véhiculent ; et ne prêtent attention aux Palestiniens que lorsqu’un petit nombre d’entre eux mettent à exécution des attentats à l’arme blanche ou à la voiture-bélier, ou quand leurs manifestations perturbent le train-train quotidien.

Celui qui m’a raconté cette blague a aussi évoqué Nur al-Din al-Hashiya, l’adolescent du camp de réfugiés d’Askar, à Naplouse, qui a tué lundi le soldat Almog Shilony à coups de couteau. Ce sympathisant du PFLP, qui avait vu une vidéo de l’arrestation d’Hashiya, avait lu du désespoir dans les yeux de ce jeune de dix-sept ans.

« Peu lui importait d’être tué, blessé ou pris », dit mon interlocuteur palestinien, se souvenant de lui-même au même âge. Cela fait une quinzaine d’années, il avait déjà dessoûlé de l’illusion qu’un État palestinien était sur les rails. Mais au moins, il avait encore une chance de gagner décemment sa vie.

En Cisjordanie, on a régulièrement mis en garde contre le rapport existant entre deux choses : d’un côté, les restrictions mises par Israël à la liberté de circuler des Palestiniens et l’entier contrôle par Israël des 60% du territoire de la Cisjordanie connus comme la zone C ; de l’autre, la faiblesse chronique de l’économie palestinienne et le potentiel d’agitation parmi les jeunes. Ce qui compte là, c’est la connexion implicite entre la répression au niveau national et le fait que nombreux sont ceux qui manquent de perspectives aux plans professionnel et personnel.

Les mises en garde constituent également un état des lieux, qui s’appuie sur des données et des faits. Elles persistent cependant, en Israël, à tomber dans des oreilles de sourds – et pas seulement celles du gouvernement, mais celles aussi de la société. À mesure que la société israélienne se bouche les oreilles, les Palestiniens cherchent des moyens plus retentissants de faire passer le message.

Quand le président palestinien Ma’hmoud Abbas s’est plaint mardi de ce qu’Israël entraînait les deux parties dans une guerre de religions, il s’exprimait en fonction de ce qu’il connaît des dynamiques à l’œuvre dans la société palestinienne, autant que des actions israéliennes visant, comme il sait, à changer le statu quo sur le ’Haram al-Sharif / Mont du Temple. Stigmatiser les déclarations d’Abbas comme “attisant les flammes”, c’est manquer son appel désespéré aux Israéliens pour qu’ils reviennent à la raison, se réfrènent, et ramènent le conflit à ses dimensions “normales”, à savoir politiques.

Les efforts renouvelés du Premier ministre Benjamin Nétanyahou pour faire perdre à Abbas sa légitimité, ces derniers jours, sont semble-t-il en rapport avec les proclamations du président palestinien quant à la poursuite du processus d’adhésion de la Palestine aux Nations unies et à diverses instances en dépendant, telle la Cour pénale internationale.

Ces promesses-avertissements de la part d’Abbas et de son cercle sonnent aux oreilles palestiniennes comme les promesses du militant du Fatah dans la blague précitée. La tactique adoptée s’est enlisée dans les longs délais séparant les étapes de la marche vers les Nations unies.

La valeur ou non des déclarations politiques varie selon les circonstances ; leur seul critère d’évaluation réside dans les actes.

Israël a attaqué Abbas du fait de ses condoléances à la famille du Palestinien auteur de la tentative d’assassinat à l’encontre de l’activiste d’extrême-droite Yehuda Glick. Mais toutes les mesures prises sur le terrain par l’Autorité palestinienne qu’il dirige – poursuivre la coordination en matière de sécurité ; préserver le calme malgré l’escalade militaire ; concentrer la construction à l’intérieur des enclaves palestiniennes – montrent que l’Autorité palestinienne autonome s’applique à n’être pas démantelée, ni à se démanteler elle-même. Les dirigeants de ce gouvernement souverain le voient comme un succès et un atout palestinien, non comme une charge.

L’autonomie de ces enclaves est toujours de l’intérêt de la classe dirigeante palestinienne. Et que ce soit accidentel ou à dessein, la réalité de ces enclaves palestiniennes fait également l’affaire du gouvernement israélien et de ses plans – déclarés ou non – d’expansion tous azimuts en vue d’annexer la zone C. On peut difficilement croire que Nétanyahou l’ignore.