Espoir et gloire - Genève

Thème : Accords de Genève

Dar al Hayat
mis en ligne le 5 mars 2004
par Avraham Burg

article en anglais sur le site de Dar al hayat

Dar al Hayat [1], 29 fevrier 2004

par Avraham Burg [2]

Trad. : Gérard Eizenberg

Nombreuses ont été les tentatives de faire la paix dans la région, et qui ont echoué. La paix avec les Egyptiens n’a jamais été totale, mais elle a donné des résultats : pas de guerre, pas de sang sur la frontière commune. Avec la Jordanie, la frontière internationale est sûre, et les accords de cessez-le-feu le long de la frontière avec la Syrie existent depuis un quart de siècle. Mais avec Palestiniens, nos plus proches voisins, sur le plan politique comme sur le plan géographique, nous avons echoué. Les raisons en sont mulitples. Les responsables de cet échec sont connus. Et pourtant, des deux côtés et depuis très longtemps, ces mêmes responsables échappent a la reprobation publique. Dans cet article, je souhaite exposer brièvement les principales raisons de l’échec de la précédente initiative de paix (Oslo), et les conclusions qu’il faut en tirer pour faire réussir la suivante : Genève.

Rappel : après 20 années (1967-1987) d’association entre conquérants et vaincus, les Israéliens et les Palestiniens, les Palestiniens nous informèrent qu’ils n’avaient pas perçu la lumière qu’était censée leur apporter une occupation "éclairée", et qu’ils n’avaient plus envie de poursuivre cette association. A cette annonce, ils donnèrent un nom, inconnu jusqu’alors dans le vocabulaire du Moyen-Orient : l’intifada. La première intifada surprit Israël, et le monde entier.

Cette intifada révélait l’intensité de la violence et du désespoir. De cette même intifada naquirent les accords d’Oslo. Dans le secret des antichambres, hors la vue du public, leurs initiateurs concoctèrent une Declaration de Principes qui surprit le monde, et nous aussi, et Oslo devint un réel fait politique. Immédiatement, sans prêter attention aux détails ni aux répercussions, les deux sociétés, israélienne et palestinienne, firent leur l’option de l’espoir. 80% des Israéliens, et la même proportion de Palestiniens, dirent "oui" à l’accord, un "oui" précieux qui pavait un chemin et marquait une direction : celle d’une séparation digne et mutuellement acceptée entre deux peuples étroitement liés. Mais, comme toujours dans notre région, personne ne se prépare pour le jour d’après. Nous payons par du sang et des lames, des victimes et de l’argent, les disputes sur le passé, sans faire le moins du monde attention à ce que le lendemain nous prépare. Nous sommes liés par des liens de mort à toutes le générations qui nous ont précédés, et ne sommes pas prêts à créer des liens de vie au nom de ceux qui viendront après nous. Ainsi, nous avons négligé de traiter des lendemains d’Oslo. Nous nous sommes réjouis de la surprise que nous apportait le présent, mais échoué à faire advenir des accords qui créeraient les conditions d’un avenir prometteur.

Nous, Israéliens comme Palestiniens, avons négligé ce qui était le plus sensible, le plus douloureux, pour l’autre. Israël n’a pas compris combien les colonies étaient comme un fil de fer barbelé, enfoncé dans la chair et dans l’esprit de la renaissance palestinienne. Tout Palestinien ou Palestinienne d’accord avec Oslo se disait "j’accepte que la paix soit un compromis". Un compromis est quelque chose d’incomplet et d’imparfait, mais un compromis honorable est meilleur qu’une passion qui ne pourra jamais se réaliser. Nous faisons la paix et nous nous attendons à ce que, de l’autre côté, le message soit reçu et que les colonies - symbole le plus visible et le plus douloureux d’une occupation "éclairée" et discriminatoire - soient évacuées et disparaissent du paysage de la future Palestine. Israël n’a pas écouté. Entre Oslo et aujourd’hui, les colonies se sont multipliées, en nombre, en prix, en douleur, sous Rabin, Peres, Netanyahou, Barak, et bien entendu, sous Sharon.

D’un autre côté, les Palestiniens n’ont pas compris l’effet qu’avait sur nous l’incitation a la haine. Tous les jours, nous tendions l’oreille vers les voix qui s’élevaient des mosquées et des écoles, et nous tremblions. Si c’est ce à quoi ressemble la nouvelle conscience palestinienne, cela signifie qu’ils ne créent aucune nouvelle génération, au-delà des checkpoints et du conflit. Ils n’investissent pas dans la purification des ames de la haine et de la psychologie de la vengeance. Une nouvelle génération est dans la rue, pleine de désespoir, de volonté de vengeance, de colère et d’hostilité. Voilà ce qu’était la vie alors : l’Oslo politique à la une des journaux, les colonies et l’incitation a la haine dans la rue. Les ames des deux peuples n’avaient pas fait leur la chance qui leur avait été offerte. La collision n’était qu’une affaire de temps, et l’échec etait écrit sur le mur.

Et quand survint la collision, comme un terrible accident de trains, deux personnes étaient absentes, qui auraient pu l’empêcher ; Itzhak Rabin, sacrifié sur l’autel d’Oslo, et Yasser Arafat, qui avait renoncé au dernier moment, préférant poursuivre le conflit avec Israel dans un dialogue de sang et de terreur, et ayant quitté la table des negociations.

Depuis lors, depuis trois longues et maudites années, le mal règne sur le Moyen-Orient. "Il n’y a personne à qui parler, et rien à discuter". Et, en l’absence de partenaire et de partenariat, on a sorti les glaives, et donné à la mort le permis de s’en donner à coeur joie dans les rues. Après trois années de bain de sang et de larmes, les deux parties se sont rendu compte que le conflit ne pouvait être résolu par la violence. Des individus peuvent crier vengeance, être assoiffés de sang, mais des dirigeants ne peuvent se permettre de détruire leurs peuples par des politiques cycliques de vengeances, représailles et vengeances. Les dirigeants ont trahi leurs peuples. Ils ne nous ont pas apporté la securité, et ne nous ont pas rapprochés de la paix. D’un seul coup, le moment est arrivé où les deux nations, les deux sociétés civiles sur lesquelles repose le système politique, ont ressenti "l’usure du désespoir". Elles n’en peuvent plus d’être désespérées, alors qu’elles connaissent la solution et ce qu’elle peut apporter.

Heureusement, a ce moment, Genève nous attendait. Deux hommes, Yossi Beilin, mon ami, collègue et partenaire, et Yasser Abed Rabbo, n’avaient pas renoncé, ni quand Barak s’est trompé, ni quand Arafat s’est trompé. Ils se sont dit : si nous, qui sommes si proches d’une vision de la paix, ne sommes pas capables de bâtir un pont, personne ne le sera. Lentement, par le travail et la patience, le camp de la paix émerge à nouveau. Trois ans plus tard, nous avons réussi à conclure un accord. Pour la première fois, nous plaçons face aux deux communautés l’image finale. Pendant des années, à travers tous les accords, l’image finale n’était que du vent, sans réel contenu : "prix douloureux", "compromis historique", "décisions terribles". Ces mots vides de sens permettaient aux dirigeants d’éluder leur responsabilité historique. Les accords de Genève constituent la vraie image. Ils sont ce à quoi ressembleront les relations entre vous et nous, le jour où les gouvernements sauront s’élever au même niveau de responsabilité que les artisans du pacte de Genève.

Les principes de Genève sont simples, et n"anmoins frappants. Je ne veux pas d’une victoire au prix d’une insulte et d’une humiliation à l’égard de mon ancien ennemi et futur partenaire. Je veux un accord qui respecte la dignité de tout ce qui est précieux et sacré pour l’autre. Et j’attends de sa part la même attitude. Genève est un accord de respect mutuel, non d’affrontement mutuel. Il est impossible d’éluder la vérité qui se trouve au coeur de Genève. Chacune des parties a de merveilleux rêves, des rêves de grande patrie, de droits historiques, de dimensions religieuses antiques. Mais un accord politique n’est pas un lieu où l’on réalise ses rêves. Au contraire. Un accord politique est un lieu ou des rêveurs se rencontrent et déterminent, pour eux-mêmes, par un accord, les limites à l’interieur desquelles leur rêve devient possible.

En tant que juif, je ne renoncerai jamais à mon rêve d’un retour de Dieu dans son sanctuaire, dans le troisième Temple. Mais, jusqu’à ce qu’il retourne, je n’ai pas à exercer ma souveraineté sur les lieux du sanctuaire de Dieu. J’ai prié pour des lieux qui ont été, au cours de l’histoire, perses, arabes, romains, mamelouks, croisés, turcs, britanniques et jordaniens. Il ne m’est pas difficile d’en appeler à mon "Dieu de toutes les nations", même si la souveraineté sur les lieux du sanctuaire est palestinienne : mon rêve spirituel, et la souveraineté politique d’un autre, dont je respecte la foi et qui respecte la mienne.

Pour ma part, je sais combien taraudante et douloureuse est la prière du coeur palestinien pour un retour aux villes et villages dont il a été exilé, à cause du cours des guerres et de l’Histoire. Le rêve du retour a toujours été la colonne vertébrale qui a porté les chances d’une résurrection palestinienne. Cette chance est arrivée, elle est là, et vous ne devez pas la manquer. Genève est une chance de résurrection et d’indépendance. Il est temps de dire adieu aux rêves et de construire du possible. J’attends de chacun de mes collègues palestiniens qu’il sache et reconnaisse qu’une prière est une chose, et que la réalisation en est une autre. Personne ne peut ôter à un individu son désir d’un droit au retour. C’est son droit, dans son coeur. Mais dans les faits, cela n’arrivera pas, comme le Temple, qui demeurera du domaine du rêve, jusqu’à ce qu’une autre Histoire se produise. Parce que Genève dit aux deux parties : seul celui qui sait laisser ses rêves au domaine du rêve aura la capacité de créer pour ses enfants un avenir bien plus beau. Et quiconque insiste pour vivre dans ses rêves finira par vivre un cauchemar sans fin. La plus fière des mères de martyrs est une mère de chair et de sang, et je veux lui offrir la vie de ses enfants dans ce monde-ci, les sourires et la joie de petits-enfants à venir au lieu de souffrances et d’enterrements, de voiles noirs et de lamentations sans fin pour un enfant qui s’est suicidé et a assassiné tant d’innocents, hommes, femmes et enfants, sur l’autel de la vengeance et de la stupidité.

Dans l’équation du désespoir du Moyen-Orient, Genève a replacé l’espoir. Et, soudain, tout le monde s’est reveillé. 40% de soutien en Israël, et en Palestine. L’opposition bornée d’extrémistes des deux bords persiste, parce qu’ils savent que l’espoir de Genève constitue l’alternative à l’extrémisme religieux, qui nous tue au nom de la vie eternelle. La communauté internationale s’est réveillée et nous soutient, car Genève est l’espoir pour la région et pour le monde entier, espoir de stabilité politique et d’un avenir fait de paix et de respect mutuel.

Pour moi, les prochaines étapes sont très claires. Genève doit faire partie intégrante d’une formule internationale, comme les résolutions 242 et 338. Genève doit être la déclaration politique que les citoyens des deux côtés adressent à leurs dirigeants. Non une clôture d’illusions, non le terrorisme et ses fous, non une séparation unilatérale, non des mots vides de sens tenus par des dirigeants d’un autre âge qui n’ont plus d’avenir ici. Genève vient contre tout ce terrible désespoir. Genève, c’est le grand espoir. Encore une fois, nous dirons oui à l’accord, et, cette fois, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’il réussisse.

 

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Avraham Burg