Entretien avec Mahmoud Abbas

par Akiva Eldar

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Ha’Aretz, le 8 juillet 2014

http://www.haaretz.com/news/diploma...

À l’approche de la Conférence israélienne pour la paix, organisée la semaine passée à Jérusalem par le quotidien Ha’aretz, le président de l’Autorité palestinienne avait accordé à Akiva Eldar un entretien vidéo exclusif, diffusé depuis le 8 juillet sur le site du quotidien.

Mahmoud Abbas a également rédigé un texte à l’occasion de cette conférence, s’y disant « totalement partisan de la solution à deux États, de la normalisation et de la paix avec notre voisin – Israël ».

Malgré les développements intervenus entre le jour de l’entretien et l’ouverture de la conférence (confirmation de l’assassinat des trois jeunes Israéliens et funérailles ; appels massifs à des représailles et enlèvement d’un jeune Palestinien retrouvé brûlé vif dans les forêts de Jérusalem... sans compter l’escalade alors naissante entre le Hamas et Israël), et l’absence de Saeb Erekat qui devait débattre avec Tzippi Livni, notons que Mahmoud Abbas n’a bloqué la publication ni du texte, ni de l’entretien.

Akiva Eldar : Monsieur le Président, merci de nous recevoir aujourd’hui à la Muqata, à Ramallah, et merci de vous adresser aux participants de la Conférence israélienne de la paix. Quels sont les éléments qui font défaut au processus de paix ? Y a-t-il quelque chose que les deux parties, et le médiateur américain, pourraient avoir fait autrement, et devraient aujourd’hui faire autrement ? Quelles sont les conditions permettant de trouver une brèche et de sortir de l’impasse ?

Mahmoud Abbas : Nous ne posons pas de conditions, nous n’avons aucune exigence afin de reprendre le processus de paix, nous le disons clairement. Il y a un accord avec le gouvernement israélien, passé par l’intermédiaire de M. Kerry, concernant les prisonniers, les 104 prisonniers. Trois groupes ont été relâchés ; reste le 4e, que Nétanyahou a refusé de relâcher. Ces trente détenus doivent être libérés. C’est le premier point.

Le second, c’est que nous ne refusons pas de reprendre les négociations pour une période de neuf mois supplémentaires, dont les trois premiers seraient consacrés à débattre des frontières. Car c’est là la question la plus importante. Honnêtement, nous voulons savoir quelles sont les frontières d’Israël et quelles sont les nôtres. Nous pourrons tomber d’accord sur le reste des questions une fois réglée celle des frontières.

Pendant les négociations, Israël doit s’imposer une halte dans la poursuite de la construction dans les implantations. Il y a aujourd’hui un consensus dans la communauté internationale – et certaines voix s’élèvent même en Israël – pour dire que la poursuite de la construction n’est pas légitime. Nous ne demandons pas le démantèlement immédiat des implantations, mais l’interruption de la construction pendant trois mois, le temps de parvenir à un accord sur la question des frontières. Alors, le processus de paix pourra progresser.

Telles sont nos requêtes, et non nos conditions ; il ne me paraît pas que nous posions des conditions pour que le processus de paix continue. Tout ceci a été transmis, à madame Tzippi Livni par moi-même, au gouvernement israélien par monsieur Kerry, et nous attendons une réponse. Qu’elle soit positive ou négative.

Akiva Eldar : De nombreux Israéliens se demandent pourquoi, au dernier moment, quelque chose se détraque à chaque fois.

Mahmoud Abbas : Si vous pensez à Ehud Olmert, nous ne lui avons rien refusé. Il a écrit qu’il n’y avait pas eu de refus palestinien à la proposition [israélienne]. Nous avons réagi de façon totalement positive. Et nous étions tout près de conclure des arrangements de statut permanent. Nous avions traité avec lui des frontières, échangé des cartes, parlé de Jérusalem, de l’eau, et de la question des réfugiés. Je ne dis pas que nous avions conclu un accord, mais nous en étions tout près quand soudain l’homme a disparu de la scène politique.

Quant à Kerry, Kerry n’a proposé aucun accord-cadre. Il n’a fait qu’énoncer certaines idées, et lorsque le président Obama m’a demandé si j’acceptais l’accord-cadre, je lui ai dit : « Donnez-moi l’accord-cadre, que je puisse le lire. Jusqu’à présent, aucun accord-cadre ne nous a été présenté par écrit. Donnez-moi un accord-cadre, sur les bases duquel nous pourrons alors travailler. » C’est là le premier point.

Deuxième point, monsieur Kerry nous a dit que l’accord-cadre pourrait ne pas fonctionner pour l’instant et que nous ferions peut-être mieux de travailler sur de mini idées condensées – il les appelées “petites” [1] – qu’il allait nous proposer. Jusqu’à présent, rien ne s’est passé. Et maintenant dites-moi, au juste, en quoi nous avons refusé et non accepté ; nous n’avons rien refusé.

Akiva Eldar : Monsieur le Président, pouvez-vous dire au peuple israélien qu’un accord de paix basé sur l’Initiative de paix arabe — c’est-à-dire la fin de l’occupation, l’établissement d’un État palestinien sur les frontières de 67 avec des échanges de territoires, et une solution juste et mutuellement acceptée au problème des réfugiés — signifie la fin du conflit et l’arrêt de toutes les revendications ?

Mahmoud Abbas : Nous avons dit par le passé, et à plus d’une reprise, que nous devons débattre de toutes les questions et les résoudre toutes, y compris celle de Jérusalem, celle des réfugiés et d’autres. L’Initiative de paix arabe déclare que si Israël se retire de tous les territoires arabes occupés sur la base des frontières de 67, tous les pays arabes, suivis par tous les pays musulmans, reconnaîtront alors l’État d’Israël et normaliseront leurs relations avec lui.

En ce qui nous concerne, l’Initiative de paix arabe est toujours sur la table. Malheureusement, cela fait bientôt douze ans, et pas une seule fois une réponse israélienne n’est venue. Nous avons diffusé [l’Initiative] dans la presse israélienne, à la télévision et à la radio ; nous l’avons placardée dans les rues et en tous lieux ; et [fait connaître] partout dans le monde.

J’ai attendu une réponse, une seule, de quelque officiel israélien que ce fût, qui poserait que l’Initiative de paix arabe représente une authentique base de paix. Nous sommes prêts à la prendre pour base de négociation. Venez, négocions. Mais la fin du conflit n’adviendra qu’en résolvant tous les problèmes, et cela vaut mieux pour vous comme pour nous – en particulier celui des réfugiés. Dès lors, nous serons prêts à dire que le conflit est terminé et à en ratifier la fin.

Akiva Eldar : Il y a dix ans, au cours d’un entretien en ces lieux avec le président Arafat, je lui ai demandé s’il comprenait qu’Israël est un État juif. Et il a répété par deux fois : « Bien sûr ! » Il a également offert à Israël l’assurance que les accords ne modifieraient pas l’équilibre démographique entre Israéliens juifs et palestiniens. Pouvez-vous réitérer cela de nouveau ?

Mahmoud Abbas : Je dis que la question de l’État juif ne m’a pas été présentée. Jamais – sachant que nous, Palestiniens, reconnaissons l’État d’Israël. Premier point. Deuxièmement, Israël a signé deux traités de paix – avec l’Égypte et la Jordanie – sans demander à ces deux pays de reconnaître Israël en tant qu’État juif. Troisièmement, si vous voulez changer de nom, allez aux Nations unies et changez-le.

Akiva Eldar : Vous avez déclaré que l’enlèvement [des trois jeunes Israéliens] a pour objectif la destruction de l’Autorité palestinienne. Que pouvez-vous dire à ce sujet à l’opinion publique israélienne ? Que se passera-t-il si cela réussit [2], si le camp de la paix que vous menez et l’esprit d’Oslo échouent ?

Mahmoud Abbas : Nous ne voulons pas que les accords d’Oslo échouent, nous ne sommes pas prêts à ce que les efforts de paix échouent. Nous considérons tout acte de cette sorte comme destructeur pour l’Autorité palestinienne et le processus de paix. Aussi, disons-nous que lorsque les choses seront claires, et que nous connaîtrons tous les détails, nous réagirons au mieux des intérêts du peuple palestinien, de notre Autorité – et de nos relations avec vous, avec Israël ; et je vous demande aussi d’agir en faveur de nos relations mutuelles.

Akiva Eldar : Quand vous imaginez la paix entre Israël et la Palestine, entre le peuple israélien et le peuple palestinien, quand vous en rêvez, comment voyez-vous l’avenir des relations entre Palestiniens et Israéliens ? Qu’est-ce que vous voyez ? Comment voyez-vous l’avenir des deux peuples ?

Mahmoud Abbas : La paix n’est pas un rêve, la paix peut devenir la réalité aujourd’hui, demain, hier et le jour d’avant. La question est : Est-ce que le gouvernement israélien veut la paix avec nous ou non ? Veut-il voir deux États sur les frontières de 67 ou non ? Veut-il trouver de vraies solutions aux questions pendantes ou non ? Veut-il obtenir la reconnaissance de 57 États arabes et musulmans ou non ? Nous vous faisons ce cadeau.

Or, nous avons maintenant une résolution des Nations unies, entérinée le 29 novembre 2012, déclarant que les terres [prises en] 67 constituent un territoire occupé, y compris Jérusalem, la capitale de ce pays. Israël a été créé par une résolution de l’Assemblée générale [des Nations unies] ; Dans notre cas, cette résolution est survenue avec 64 ans de retard, mais elle est survenue. Par conséquent, vous devez la reconnaître et la respecter. Et le peuple palestinien a besoin de pouvoir exercer ses droits.

Avec de la bonne volonté, il ne s’agit plus de rêve ni d’illusion, cela devient un fait. Le simple citoyen d’israël veut-il la paix ou non ? Le peuple israélien, je le sais, veut la paix ; les sondages du Ha’Aretz et d’autres montrent que 70% des Israéliens veulent la paix. Alors pourquoi ne faites-vous pas la paix avec nous ? Que demandons-nous de si exceptionnel ? Qu’est-ce qui outrepasse les lois internationales ? Citez-moi un seul point qui sorte de la légalité internationale, et je le retirerai.

Nous sommes à l’heure actuelle [les citoyens d’] un territoire occupé, et devrions être traités comme tels [3]. Si vous refusez de nous traiter sur ces bases, nous ferons appel aux organisations internationales. Ce sera notre échec aussi bien que le vôtre, si vous ne vous laissez pas convaincre. Et je ne parle pas là au peuple israélien, mais au gouvernement, je m’adresse au gouvernants d’Israël. Il faut qu’ils comprennent que nous ne pouvons nous taire plus longtemps, alors qu’ils prétendent qu’il s’agit d’un territoire en litige.

Akiva Eldar : L’alternative au status quo, à ce stade, serait que l’Autorité palestinienne, l’OLP, demande à la communauté internationale de reconnaître la Palestine... Voire se tourne vers la Cour pénale internationale ? [4]

Mahmoud Abbas : J’ai le droit de faire appel à 63 organisations. Mais je viens dire ici : « Réglons seuls nos problèmes, sans les institutions internationales. » Quand un problème se pose entre deux [parties], et qu’elles se réconcilient, avec ou sans aide, pourquoi feraient-elles encore appel à la Cour ? Mettez-vous à notre place, on vous attaque d’une telle façon, et sur votre propre terre, où allez-vous ?

Akiva Eldar : En ce soir de jeûne du Ramadan, nous vous souhaitons à vous et votre famille « Ramadan Karim », ainsi qu’un plein rétablissement à votre épouse. Voulez-vous, en ce soir de Ramadan, envoyer un message de paix aux juifs, aux musulmans et aux chrétiens en Israël et en Palestine ?

Mahmoud Abbas : Je leur dis que ma main est tendue en signe de paix, que je ne crois ni à la violence, ni aux combats, à la guerre, etc. Je veux faire la paix avec vous, et amener chaque Arabe et musulman à faire la paix avec vous. Je vous demande de saisir cette chance et de comprendre que des choses très dures se passent autour de nous. C’est une situation terrible dont nous sommes témoins [5]. Saisissons cette occasion maintenant, tandis que nous pouvons encore nous parler. Le temps est comme un sabre, si vous ne le brisez pas, c’est lui qui vous brisera. C’est pourquoi il nous appartient de faire meilleur usage du temps.

Je vais être quelque peu direct avec vous. Si nous faisons tel pas, le gouvernement tombera ; et si nous en faisons un autre, le gouvernement tombera. Ce gouvernement n’est pas le Saint des Saints. S’il ne tient pas à la paix, pourquoi le garder ? Par ailleurs, nous aussi avons une opposition. Mais nous sommes déterminés à faire la paix maintenant.

La paix maintenant – vous avez un mouvement qui porte ce nom. Nous sommes pour la paix maintenant, la paix hier et avant-hier. Je vous appelle à saisir cette chance.

NOTES

[1] De ses deux doigts qui se rapprochent, Mahmoud Abbas joint le geste à la parole, en prononçant le mot français, repris entre guillemets dans les sous-titres hébreu et anglais.

[2] Au moment où cet entretien a été réalisé, les corps des trois jeunes gens n’avaient pas encore été retrouvés. Si la Cisjordanie, et particulièrement les environs de Hébron, étaient l’objet de fouilles méthodiques et d’arrestations en série visant à libérer ceux que l’on supposait être des “otages”, la région ne s’était pas encore embrasée.

[3] De nombreuses règles internationales régissent la conduite de la puissance occupante dans les territoires qu’elle occupe, interdisant notamment l’appropriation de biens fonciers par acquisition ou, pis encore, par annexion.

[4] Mahmoud Abbas multiplie les signes de dénégation et fait entendre trois “non” tandis qu’Akiva Eldar énonce ses questions.

[5] Le président de l’Autorité palestinienne fait apparemment allusion, là encore, à l’enlèvement des jeunes Israéliens, aux fouilles et à la répression qu’il engendre en Cisjordanie, aux tensions subséquentes avec le Hamas et aux pressions qui s’exercent afin qu’il dénonce le gouvernement d’union formé avec cette organisation. Et au climat délétère qui s’instaure...