Entretien avec David Chemla, co-fondateur de JCall

Thème : Les Juifs de la diaspora dans le débat

par Danna Harman

Ha’aretz, 3 mai 2010

sur le site d’Ha’aretz

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Consultant en informatique et écrivain, né en Tunisie, David Chemla a vécu 10 ans en Israël, fait son service militaire à Tsahal et réside aujourd’hui à Paris, où il occupe la fonction de président de La Paix Maintenant (Shalom Akhshav France). Il s’est entretenu avec Ha’aretz avant de se rendre à Bruxelles où il doit présenter aujourd’hui au Parlement européen la pétition « Appel à la Raison » de JCall.

Jcall est une initiative de personnalités publiques et d’intellectuels, tels Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Daniel Cohn-Bendit, qui souhaite faire entendre une nouvelle voix juive européenne sur les questions liées à Israël. La pétition présentée à Bruxelles souligne le droit d’Israël à l’existence « en tant qu’Etat juif et démocratique », mais critique en même temps la politique israélienne (comme la poursuite de la colonisation en Cisjordanie) et appelle à la création d’un « Etat palestinien souverain et viable » à côté d’Israël. Jcall a recueilli en ligne plus de 3 000 signatures.

- Q. Compte tenu de l’animosité en Europe aujourd’hui à l’égard de la politique israélienne, et même à l’égard d’Israël en tant que tel, en quoi cette initiative peut-elle être utile ? Ne pensez-vous pas qu’exercer davantage de pression sur un Israël déjà très critiqué en ce moment soit irresponsable ?

- R. Je pense qu’en réalité, notre initiative améliore l’image d’Israël en Europe. Cette image est très mauvaise chez nous, à cause surtout de ce qui s’est passé à Gaza, et l’on pense en général en Europe qu’Israël est le côté provocateur et négatif du conflit, celui qui bloque le processus de paix.

Ce que nous faisons, c’est montrer qu’au sein de la communauté juive, il y a débat - un débat ouvert - et que nous ne sommes pas monolithiques. Nous nous identifions à Israël et à ses droits, mais nous critiquons. Cela est sain et nécessaire. Nous sommes juifs, sionistes, et nous sommes toujours prêts à nous élever pour le droit d’Israël à l’existence. Nous sommes contre la délégitimation et les boycotts d’Israël, mais ce que nous montrons, c’est qu’il est bon de s’identifier à Israël, et en même temps de critiquer certaines de ses actions.

Quant au fait d’être responsables, nous faisons la seule chose responsable que nous pensons possible de faire. Nous parlons en amis d’Israël et nous lui disons : « Vous allez faire une erreur. C’est à vous de décider comment agir, pas à nous. Mais en tant qu’amis, en tant que juifs, nous voulons vous dire que vous êtes sur le mauvais chemin. »

En Israël, il semble que beaucoup de monde se cache la tête dans le sable. Les situations économique et sécuritaire sont bonnes, on a donc l’impression que rien ne presse, u’il y a le temps pour résoudre la crise. Mais il n’y a pas le temps.Nous ne pensons pas que le temps joue en faveur d’Israël. Nous craignons que la solution à deux Etats ne nous glisse entre les doigts.

- Q. Comment JCall est-il advenu ? De qui est l’idée ?

- R. L’initiative est partie d’un petit groupe de juifs, membres de toutes sortes d’organisations juives, partout en Europe. Par exemple, je fais partie de La Paix Maintenant en France. En Suisse et en Italie, il y un groupe nommé le Cercle Martin Buber dont les membres ont été actifs, etc. Il y a quelques mois, nous nous sommes réunis à Paris depuis toute l’Europe (une vingtaine de personnes) et nous avons parlé de la situation et du projet. Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs principes : d’abord, nous sommes tous sionistes. Ensuite, nous sommes contre les actions de colonisation du gouvernement. Enfin, nous sommes contre la délégitimation et les boycotts d’Israël. Puis nous avons commencé à travailler sur le texte de cette pétition.

- Q. Avez-vous pris J Street aux Etats-Unis pour modèle ? Et qu’est-ce que cela signifie sur les changements qui ont lieu en diaspora concernant Israël aujourd’hui ?

- R. Bien entendu, nous avons suivi J Street et ce qu’ils sont en train de faire. Nous en connaissons certains, mais ce sont des Américains, ils n’ont pas envie de se mêler de politique en Europe. Nous n’avons aucun lien organisationnel avec J Street, mais chacun connaît l’existence de l’autre et chacun s’intéresse au travail de l’autre. Il est difficile de dire ce qui se passera plus tard et si nous pourrons coopérer, mais pour le moment, nous (JCall) nous concentrons sur le lancement de notre propre organisation.

En Europe, il est difficile de comparer les communautés juives, chacune a sa propre histoire. Pour ma part, je peux mieux parler de la communauté française et de ce qui est en train de changer.

La communauté française est souvent considérée comme étant à la droite de l’échiquier politique, surtout à cause des positions du Conseil Représentatif des Institutions juives de France (CRIF), qui est l’organisation qui représente officiellement la communauté. Nous reconnaissons le CRIF, bien sûr, et il n’y a pas débat sur le fait qu’ils soient la voix officielle. Mais entre 70 et 80% des Juifs de France n’appartiennent même pas à une quelconque organisation juive (ni au CRIF, ni à n’importe quelle autre) et n’ont donc pas l’impression que leur voix est représentée.

- Q. Comment les leaders de la communauté juive ont-ils réagi ? Je vois qu’il y a déjà un contre-mouvement à JCall qui commence, appelé « Raison Garder ». Un co-initiateur de ce mouvement, l’universitaire français Shmouel Trigano, né en Algérie, qualifie votre initiative de « totalement dépassée » et dit qu’elle « donne l’impression qu’Israël est le seul obstacle à la paix ».

- R. Eh bien, il est sain de débattre ! Je serais heureux d’en débattre avec eux, en privé ou en public. Nous ne sommes pas des frères qui devons être d’accord sur tout. Nous sommes des citoyens égaux, et chacun peut parler pour lui-même.

Et, bien sûr, nous nous faisons attaquer des deux côtés. Trigano est relativement modéré en comparaison de certaines réactions que nous avons reçues de la droite. Nous recevons des e-mails qui disent que nous sommes des traîtres et que ceux qui s’opposent à ce que nous avons à dire viendront aussi à Bruxelles perturber nos activités. Mais je ne pense pas qu’ils puissent entrer au Parlement, il y aura la police.

De l’autre côté, la gauche et les groupes pro-palestiniens nous attaquent aussi, en disant que notre texte est très sioniste et que nous ne nous occupons pas directement des Palestiniens, qu’en fait nous procédons à un relookage des mêmes vieux arguments israéliens sionistes. D’une certaine manière, ils n’ont pas tort, nous n’avons pas découvert l’Amérique et je leur dis que nous n’en sommes pas encore à traiter de tous les sujets. Nous sommes juifs, sionistes, et nous nous concentrons sur une nouvelle manière d’aborder certains aspects du problème.

- Q. De quel soutien bénéficiez-vous en ce moment ? Et comment comptez-vous garder la dynamique ?

- R. Plus de 3 000 personnes ont signé la pétition, et chaque jour, davantage de gens la signent. A Bruxelles, il n’y a de place que pour 400 personnes dans l’auditorium où se déroulera notre réunion, et toutes les places sont déjà prises. Des gens viennent d’Allemagne, d’Italie, de Suisse, de France ?

- Q. Et les Britanniques ? Où sont-ils ?

- R. Les Britanniques sont partenaires du projet, et plusieurs Britanniques de premier plan l’ont signé, mais en termes d’organisations juives, ils ne sont pas encore partenaires à part entière.

De toute façon, après la réunion d’aujourd’hui à Bruxelles, nous continuerons à nous renforcer et à nous étendre en direction d’autres pays. Nous nous rencontrerons et resterons en contact. L’idée est de se rencontrer tous les quelques mois dans un pays d’Europe différent. La prochaine réunion se tiendra probablement en France, peut-être après l’été et les fêtes juives, quand nous serons un peu plus forts et mieux organisés. Notre plan est de nous étendre petit à petit, de nous expliquer et d’engager le débat avec ceux qui nous critiquent.

- Q. A terme, qu’espérez-vous accomplir par cette initiative ? Où vous voyez-vous dans un an ?

- R. Je ne peux pas répondre à cette question, je n’ai pas de boule de cristal, mais je suis convaincu qu’il y avait un réel besoin pour une telle initiative en Europe. Les réactions que nous recevons pour l’instant montrent qu’énormément de juifs nous sont reconnaissants de porter leur voix. Les gens sont fatigués de ne pas avoir d’espoir.