Entretien avec Avraham Burg


Haaretz, 14 novembre 2003

entretien realise par Ari Shavit

[->http://www.haaretz.com/GA/pages/ShArtGA.jhtml?itemNo=360539]


Brutalement, a la fin de cet ete, la gauche israelienne est reapparue. Apres
trois ans de somnolence, de choc, de paralysie et de perte de reperes, la
gauche israelienne s’est reveillee ­ avec l’echec de la hudna (treve).

Abraham (« Avrum ») Burg, lui aussi, s’est reveille. Deux ans apres avoir
perdu le combat pour conquerir la direction du Parti travailliste, et un an
et demi apres avoir perdu sa position confortable de president de la
Knesset, Burg se reveilla un matin d’aout et, apres une conversation avec sa
femme Yael, aux positions radicales, decida qu’il ne pouvait plus continuer
comme avant. Qu’il fallait faire quelque chose. Dire quelque chose. Qu’il
etait temps de secouer le monde. A 5h30 du matin, il entra dans son bureau,
qui donne sur les collines de Judee, et en moins d’une heure, tapa 1000 mots
qui allaient provoquer la fureur dans le monde juif-sioniste.

En hebreu, le titre de l’article etait « Le sionisme maintenant ». En anglais
(dans le Forward le 29 aout, puis dans le International Herald Tribune le 6
septembre), le titre etait « La societe israelienne s’effondre ». En francais
et en allemand aussi, cela a paru comme une attaque extremement violente
contre le sionisme, de la part de quelqu’un qui, il n’y a pas si longtemps,
etait a la tete du mouvement sioniste.

Avrum, 48 ans, est energique, presque hyperactif. Il a le pied leger, et
l’esprit aussi, parfois. Il apprend vite, reagit vite, et il a ce charme de
la franchise a l’israelienne. C’est un politicien chevronne, aux remarques
acerbes. Mais, alors que par le passe, ce ton acerbe l’a aide a se frayer un
chemin vers le sommet de l’establishment politique israelien, un peu a la
gauche du centre, aujourd’hui, ses remarques acerbes se font tranchantes et
quasi apocalyptiques, comme venant de quelqu’un qui est passe du pouvoir a
la revolte. De la politique a la morale. Des tons de gris de la complexite
au noir et blanc de ce qui ne souffre aucune contradiction.

Desire-t-il retirer les mots tres durs qu’il a prononces? Est-il perturbe
par l’usage que font de ses remarques les ennemis inveteres d’Israel? Pas le
moins du monde. (…) Burg dit qu’il est en harmonie avec lui-meme. Ce n’est
qu’aujourd’hui qu’il comprend combien il detestait le personnage qu’il etait
devenu dans le broyeur du monde politique. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il
comprend que l’edredon qui le couvait et le rechauffait tuait en meme temps
son sens moral et l’eloignait de sa verite interieure. Aujourd’hui, il se
sent serein. Et il continue a dire des mots tres durs sur Israel, sans
hesiter, sans ciller, et le sourire aux levres.

Q. Votre article a suscite la fureur dans le monde juif. Beaucoup ont eu le
sentiment que l’ancient president du mouvement sioniste mondial avait
franchi la ligne rouge et etait devenu post-sioniste.

Burg : « Meme quand j’etais president du mouvement sioniste, j’etais
incapable de dire ce qui est sioniste et ce qui est post-sioniste. De par ma
vision du monde, je n’accepte aucune orthodoxie, ni juive ni sioniste. Donc,
si le sionisme aujourd’hui signifie le Grand Israel, non seulement je suis
post-sioniste, mais je suis anti-sioniste. Si le sionisme, c’est Netzarim et
Kiryat Arba, je suis un anti-sioniste. Je n’accepte pas le genre du sionisme
qui s’est empare du judaisme, avec toute sa beaute, et l’a transforme en un
culte des arbres et des pierres. Quand je regarde autour de moi aujourd’hui,
j’ai l’impression que Netzarim est devenue un autel aux sacrifices, que Dieu
est devenu un Moloch, et que nos enfants sont devenus des humains sacrifies
au culte d’une terrible idole ».

Q. Dans votre article, vous decrivez Israel comme un Etat nationailste
obscur et cruel. Pensez-vous qu’Israel soit en train de devenir une nouvelle
Afrique du Sud? Que les Israeliens soeint les nouveaux Afrikaaners?

« Nous vivons dans un pays qui connait un processus de declin moral. Ce qui
me fait le plus peur, c’est que nous ne faisons meme pas attention au
processus que nous subissons. Sans le remarquer, nous sommes en train de
nous eloigner, petites touches par petites touches, de la ou nous etions. Un
avion F-16 s’en va attaquer un immeuble ou vivent des innocents, et certains
officiers disent que, malgre cela, ils dorment tres bien la nuit. Ce qui se
passe, c’est que de plus en plus, nous en venons a ressembler a nos ennemis.
Nous sommes en train de perdre la sensibilite qui constituait notre
conscience.
« Dans les rues de nos villes, en partculer a Jerusalem, je vois des
graffitis « Mort aux Arabes », que la municipalite ne prend meme plus la peine
d’effacer. Je vois des graffitis terribles, racistes, kahanistes, que nous
acceptons sans fremir. Nous ne les remarquons meme pas. Ce processus
cancereux nous devore. La perversion du sionisme que representent les colons
et la droite affecte de facon lethale toute notre societe, et n’y laisse
plus un seul endroit qui soit epargne par la conscience nationaliste. Si les
seules cellules saines qui nous restent ne s’elevent plus pour chasser le
virus, nous cesserons d’exister. Nous cesserons tout simplement d’exister. »

Q. Les choses sont-elles allees aussi loin? Voyez-vous un processus de
destruction? L’ancien president du mouvement sioniste que vous etes
pense-t-il reellement que le sionisme soit mort?

« Ce qui se produit aujourd’hui nous y conduit. Nous serons peut-etre des
Israeliens. Ou des Juifs. Mais nous ne serons plus des sionistes qui
continuent dans la voie tracee par ceux qui ont cree l’Etat. Faites deux
tests simples. L’Etat d’Israel ressemble-t-il a ce qu’avait envisage Theodor
Herzl? Non. L’Etat d’Israel respecte-t-il les valeurs inscrites dans la
Declaration d’Independance? Non. Ceci est la verite. Ceci est la verite de
fond, que nous fuyons depuis 35 ans. »

Q. Je vois deux dimensions dans ce que vous dites : une dimension d’outrage
a la morale, et une dimension apocalytptique.

« C’est vrai. C’est mon cadre de pensee. Je pense que le sionisme
nationaliste nous a conduits a une situation terrible, de laquelle nous
aurons du mal a nous extirper. Ecoutez, je suis a l’agonie a chaque fois que
mes enfants vont dans le quartier de l’American Colony de Jerusalem (ou
s’est produit l’attentat au Cafe Hillel). D’un autre cote, ce qui me fait
reellement peur, c’est le jour, pas si lointain, ou le bebe palestinien qui
naitra fera des Juifs une minorite dans ce pays. Que ferons-nous alors? Que
ferons-nous quand nous n’aurons plus l’excuse ni la force d’etre la
majorite?
« Je pense que chaque generation a sa verite qui la forme. Et la verite qui
forme cette generation, c’est qu’entre le Jourdain et la Mediterranee, les
Juifs vont devenir une minorite. C’est cela que nous allons devoir
affronter. Mais le gouvernement d’Israel, comme le monde politique d’Israel,
ne s’affrontent pas a cette verite. Depuis trois ans, nous sommes dans etat
de choc muet. Sans mots. Il n’y a rien a dire. C’est la raison pour laquelle
j’ai ecrit cet article. Parce que je suis arrive a la conclusion que depuis
trois ans, nous ne disons rien. »

Q. Tout au long de votre carriere politique, vous avez donne une certaine
image d’energie et d’optimisme, quelquefois immature ou frivole. Etes-vous
reellement devenu un pessimiste? Etes-vous reellement aussi sombre?

« Quand aujourd’hui on pose la question aux Israeliens : ou leurs enfants
vont-ils vivre dans 25 ans, on n’a pas une reponse univoque. On n’entend pas
de oui massif. Au contraire. On encourage les jeunes a aller faire leurs
etudes a l’etranger. Leurs parents leur procurent des passeports europeens.
Celui qui le peut etudie les possibilites de travail dans la Silicon Valley,
celui qui en a les moyens s’achete un appartement a Londres. Lentement mais
surement, se developpe en Israel une societe qui n’est pas certaine que la
prochaine generation y habitera. La societe tout entiere vit ici sans foi en
l’avenir.
Ce qui se passe en ce moment, c’est que l’elite israelienne est en train de
se reduire, pacre qu’lle n’accepte plus de payer pour les caprices du
gouvernement. Elle ne veut plus supporter le fardeau des colonies. Mais
pendant ce temps, ce a quoi on assiste, ce n’est pas une revolte dans la
rue, c’est une revolte tranquille de gens qui s’en vont. On prend son
ordinateur portable, ses disquettes, et on s’en va. Et si vous regardez
autour de vous, vous verrez que les seuls gens qui restent sont ceux qui
n’ont pas d’autre choix. Les economiquement faibles et les fondamentalistes.
Sous nos yeux, Israel est en train de devenir ultra-orthodoxe, nationaliste,
et arabe. Israel est en train de devenir une societe sans sens de l’avenir,
sans representation de l’Histoire, et sans forces pour se maintenir. »

Q. OK, c’est un souci legitime. Mais votre article, diffuse dans le monde
entier, employait des termes presque hostiles. Vous y decrivez Israel comme
une immeuble qui repose sur des fondations d’insensibilte humaine, comme un
pays qui manque de justice. Vous parlez des Palestiniens comme de gens
ecrases sous la botte israelienne. Ce sont des expressions terribles, des
expressions de quelqu’un qui a lui-meme subi un processus d’alienation
complete par rapport a la societe qu’il est cense representer.

« Mes mots sont le resultat de la douleur, et non d’une quelconque hostilite.
Ce sont des mots d’autocritique sans concession. Quand j’ecris sur Israel,
je n’ecris pas sur les autres, mais sur moi-meme. Mais je pense vraiment que
nous ne voyons pas ce qui se passe au-dela de nos fenetres. Le matin, quand
je roule a travers les collines qui entourent la localite ou j’habite, je
vois des enfants de 8, 10 et 12 ans qui marchent a la recherche de travail.
Et quand une jeep de la police des frontieres arrive, ces enfants se cachent
derriere les buissons et les rochers, apeures. Alors, je ne pense pas que
nous puissions continuer a dire que nous sommes beaux et moraux parce que
nous avons vecu la Shoah il y a 60 ans. Je ne cois pas que nous puissions
continuer a dire que nous sommes beaux et moraux parce qu’on nous persecute
depuis 2000 ans. Aujourd’hui, nous sommes aux prises avec une realite
terrible. Et nous ne sommes pas beaux. Pas beaux du tout. »

Q. Pensez-vous qu’Israel soit devenu un Etat du mal?

« Non. Nous ne sommes ni un Etat du mal, ni une societe du mal. Mais nous
avons perdu nos capteurs du mal. Nous sommes aveugles. Nous ne sentons plus,
ne voyons plus. La semaine derniere, je visitais un lycee repute de
Jerusalem. Beaucoup d’eleves disaient des choses effrayantes : Quand nous
serons soldats, nous tuerons des vieux, des femmes et des enfants sans meme
y penser. Ils disaient : Nous les expulserons, nous les mettrons dans des
avions et les enverrons en Irak. Par centaines de milliers. Par millions. Et
la plupart des eleves applaudissaient. Alors que je faisais remarquer que
c’etait la maniere dont les gens parlaient il y a 60 ans en Europe. Alors,
je suis veritablement inquiet. Et meme alarme. Je pense que nous integrons
en nous-memes des normes qui ne sont pas les notres. Nous allons ressembler
de plus en plus a nos ennemis. »

Q. L’une des critiques qu’on vous a opposees pour votre article a ete que
vous avez franchi la ligne rouge et servi ainsi les ennemis d’Israel.

« Pour moi, cette critique n’a aucune pertinence. Je ne vois aucun ennemi
d’Israel a Damas ou en Malaisie qui soit devenu antisemite parce qu’Avrum
Burg aurait dit telle ou telle chose. L’attitude defavorable envers Israel
qu’on constate aujourd’hui dans la communaute internationale decoule en
partie de la politique du gouvernement d’Israel. Alors, si les ennemis
d’Israel l’utilisent, cela ne me fait ni chaud ni froid. Je me soucie bien
davantage du fait que, par crainte de ce que les ennemis d’Israel vont dire,
on ne lave plus notre linge sale en public, et qu’on finisse par ne plus
laver notre linge sale du tout, et que les choses commencent a sentir
mauvais. Regardez autour de vous, et voyez combien les choses puent. »

Q. Quand vous ecrivez dans votre article :  » Israel, qui a cesse de se
soucier des enfants des Palestiniens, ne doit pas etre surpris quand ceux-ci
viennent, baignes de haine, se faire exploser sur les lieux ou les
Israeliens fuient la realite », vous justifiez le terrorisme, apres tout.
Quand vous ecrivez :  » Ils font couler notre sang dans les restaurants pour
nous couper l’appetit, car chez eux, leurs enfants et leurs parents
connaissent la faim et l’humiliation », de fait, vous justifiez le meurtre.

« Je ne justifie pas le terrorisme. En tant que citoyen d’Israel, et
occidental, le terrorisme est mon ennemi. Mais, pris par le bruit
assourdissant des explosions, par les enquetes, par le desespoir, nous
n’entendons plus rien. Nous de-sentons. Et, je vous l’affirme, il y a des
nuits ou je peux pas dormir parce que je sens que je suis un occupant. Je
vous l’affirme, aujourd’hui, ici, on ne mene aucune guerre au terrorisme.
Parce qu’Israel, aujourd’hui, combat le terrorisme en termes de tonnes.
Combien de tonnes avons-nous larguees sur le terrorisme aujourd’hui? Le
tonnage et les bombes ne font pas la guerre au terrorisme. C’est
l’expression d’une politique de vengeance, qui n’est la que pour satisfaire
les bas instincts de l’opinion publique.
« Je veux que vous me compreniez. Il est bien clair pour moi que nous devons
combattre le terrorisme. Mais la guerre contre le terrorisme doit etre
calme, audacieuse, habile et muette. Ce n’est pas un festival de
declarations ou l’on dit qu’on les frappera, encore et encore. Et puis, une
guerre contre le terrorisme ne peut pas reussir si l’on n’ouvre pas les
fenetres et permet a l’autre societe de respirer un peu l’air de l’espoir.
Ainsi, tant qu’Israel n’utilisera que la force brutale, sans susciter
d’espoir, il ne se confrontera pas a la veriable infrastructure du
terrorisme. Le moment est venu pour nous de comprendre que tous les
Palestiniens ne sont pas des terroristes, que tous les Palestiniens ne sont
pas le Hamas, et que certains de ceux qui nous combattent le font a cause du
manque de sensibilite d’Israel. »

Q. Dans ce cas, Israel est responsable du kamikaze qui se fait exploser au
Cafe Hillel et de la terroriste qui se fait exploser au restaurant Maxim de
Haifa.

« Je vais au Cafe Hillel en famille. Je rends visite aux proprietaires du
restaurant Maxim chaque nouvel an. Et donc, quand un kamikaze se fait
exploser dans de tels endroits, il veut me tuer, moi aussi. Il ne distingue
pas entre les bons et les mauvais. Quant il se fait exploser, il attaque
chacun d’entre nous. Il est tres clair pour moi qu’a partir du moment ou un
terroriste s’entoure d’une ceinture d’explosifs, il est de mon devoir de le
tuer. A ce moment-la, c’est ou lui ou moi.
« Mais ce que je dis, c’est qu’un attentat terroriste doit etre dejoue bien
avant, et la question que je me pose, c’est si Israel a fait assez en sorte
qu’un enfant qui a deux ans aujourd’hui ne se fasse pas exploser dans 15 ou
20 ans. C’est de notre responsablite dans la region. Meme si 60% de cette
responsabilite repose sur les Palestiniens, et 40% sur nous, il n’en est pas
moins vrai que cette responsablite qui est la notre est de 100%.
« Apres trois ans de guerre, nous ne pouvons plus ignorer notre role dans
l’empechement de la paix. Je ne peux pas ignorer le fait que dans notre
gouvernement d’aujourd’hui, il y a des ministres de guerre. L’un veut une
guerre a Damas, un autre veut une guerre avec la totalite du monde arabe, et
un troisieme aime la guerre, tout simplement. Je me sens le devoir de creer
une sorte d’alternative a la politique du desespoir et de la violence. Je
pense qu’il est tres dangereux de confier notre destinee aux mains de ceux
qui ne comprennent pas que la paix est dans notre interet. La paix est le
meilleur moyen qui existe d’assurer notre securite. »

Q. La tentative de creer une alternative politique vous a conduit a Geneve.
Mais quand vous et vos amis avez redige le pacte de Geneve, vous avez de
fait cede au terrorisme palestinien. Vous avez accepte de donner aux
Palestiniens ce qu’ils n’avaient pas reussi a obtenir avant l’intifada, le
Mont du Temple, par exemple.

« Cela m’a pris trois semaines pour accepter de signer le projet du pacte de
Geneve. Cela m’a ete difficile, parce que, par le passe, je me suis en fait
montre tres critique envers Ehoud Barak pour ses concessions sur Jerusalem.
Mais le verite, c’est que j’ai change. Mon angoisse a propos de la
destruction d’Israel est si reelle aujourd’hui que je suis pret a faire
davantage de concessions. Je dirige toute mon energie vers l’objectif
central, qui est de sauver Israel de l’occupation, et le sionisme de
lui-meme.
« J’ai trouve dans le pacte de Geneve deux choses appropriees. L’une est que
nous renoncons au symbole du Mont du Temple, alors qu’ils renoncent au
symbole du droit au retour. C’est un immense echange de symboles,
extraordinairement significatif. La seconde chose est l’elargissement de la
ceinture qui etouffe Jerusalem, contre l’elargissement de la ceinture qui
etoufe Gaza. Au bout du compte, donc, j’ai pense qu’il s’agissait d’une
approche appropriee : symbole contre symbole, Jerusalem contre Gaza. »

Q. Ce que vous dites est bien joli, mais inexact. Selon le projet du pacte
de Geneve, Israel renonce explicitement au Mont du Temple, mais les
Palestiniens ne renoncent pas explicitement au droit au retour.

« Il ne faut pas confondre les reves et les aspects pratiques. Tout comme les
Palestiniens ne renonceront pas au reve de la Grande Palestine, je n’ai pas
abandonne le reve de construire le Temple. Mais la decision que nous avons
prise ensemble est de ne pas laisser ces reves devenir une politique
concrete, les Juifs ne construiront pas leur temple dans cette zone, et les
Palestiniens ne retourneront pas a Jaffa. C’est l’essence de ce pacte : reve
contre reve, aspects pratiques contre aspects pratiques.

Q. Quand meme, si nous prenons votre article et le pacte de Geneve, vous
vous etes clairement radicalise sur le plan politique. Il y a deux ans, vous
etiez candidat a la presidence du Parti travailliste, sur un programme quasi
centriste, et aujourd’hui, vous vous situez a la gauche de l’extreme gauche.
Avez-vous tellement change, ou conduisiez-vous alors une campagne totalement
cynique?

« Les deux. Apres mon echec dans la course a la presidence du Parti
travailliste, j’ai fait une introspection et analyse ce qui m’etait arrive.
L’une des choses dont je me suis rendu compte, c’est que j’avais mene une
campagne tactique, en evitant d’entrer dans l’essence et la substance des
problemes. Mon hypothese de travail etait que Bush avait ete elu sans avoir
rien dit, que Sharon avait ete elu sans avoir rien dit, et que donc,
peut-etre, cela marcherait aussi pour moi. En faisant le point apres ma
defaite, je suis parvenu a la conclusion que pendant trop d’annees, j’ai ete
trop attentif aux aspects politiciens, et pas assez a ma verite interieure.
Ma campagne a ete mauvaise parce que c’etait une campagne de popularite
personnelle, sans veritable contenu.
« En essayant de seduire le centre, en m’empechant d’aller au bout de mes
idees, je suis devenu un candidat cosmetique, sans positions reelles. Et en
allant au bout de l’analyse, le lecon que j’ai tiree a ete que dans une
periode si difficile, je devais dire ma verite sans fard. S’il n’y a pas
d’autre choix, je prefere perdre sur des verites qu’etre elu sur du vide. »

Q. Avrum, vous jouez un double jeu, non? D’un cote, vous etes un politicien
chevronne, qui sait naviguer dans les eaux troubles de la politique
israelienne, mais de l’autre, vous voulez jouer au prophete. Vous elever
contre l’Etat, le gouvernement et le mouvement sioniste et pousser un cri
adolescent de revolte morale.

« Je ne cois pas que ma politique soit adolescente. L’adolescent israelien
s’evade des problemes d’Israel en partant pour l’Inde ou pour l’Amerique du
Sud. Je fais exactement l’inverse. Je prends le taureau par les cornes, et
je ne le laisse pas partir. Je ne prends pas un sac a dos et ne deserte pas.
Je pense que l’epoque que nous vivons est une epoque terrible. Je pense que
nous nous trouvons sur la ligne de partage des eaux. D’un cote, il y a la
destruction, de l’autre le salut et la renaissance. Mais la distance entre
les deux options s’amenuise constamment. La menace de destruction est plus
concrete que jamais. Dans cette situation, meme si cela n’est pas agreable,
meme si ce n’est pas populaire, je ne veux plus garder le silence. Je suis
oblige de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’Israel revienne a
lui-meme, pour qu’Israel sorte de l’occupation et rentre a la maison. »