En Iran, on ne marche plus sur Jérusalem

Thème : Le conflit vu d’ailleurs Iran

Ha’aretz , mis en ligne le 28 janvier 2004
par Karim Sadjadpour

La population iranienne est de moins en moins sensible à la posture militante pro-palestinienne de ses dirigeants

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Daily Star (Beyrouth), 24 janvier 2004

par Karim Sadjadpour [1]

Il n’existe probablement pas de gouvernement qui ait affirme avec autant de violence son hostilite a Israel que la Republique islamique d’Iran. Les mollahs au pouvoir a Teheran denoncent quotidiennement "l’entite sioniste", envoient des millions de dollars aux groupes radicaux pro-palestiniens et soutiennent financierement le Hezbollah.

Cependant, a la difference de gouvernements arabes qui, depuis des decennies, jouent la "carte palestinienne" pour s’attirer les faveurs de leurs opinions publiques, le regime iranien decouvre que la glorification de la cause palestinienne est en train d’avoir l’effet inverse a l’interieur. Au lieu d’applaudir aux efforts consentis en faveur de la Palestine, de plus en plus, les Iraniens expriment aujourd’hui leur frustration face au mepris de la Republique islamique envers Israel, et a ce qui ressemble a une obsession de sa part a etre "plus palestiniens que les Palestiniens". Cette politique, disent-ils, se fait au detriment des citoyens iraniens.

Dans les annees 70, sous le regne du Shah Mohammad Reza Pahlavi, il y avait en Iran une profonde solidarite avec la cause palestinienne. L’idylle entre Teheran et Tel-Aviv etait tres impopulaire aux yeux des Iraniens, la moindre des causes n’etant pas qu’on supposait que des agents du Mossad entrainaient la Savak, la police politique du Shah. Peu de temps apres la chute de la monarchie en 1979, les cles de l’ancienne ambassade d’Israel furent confiees a l’OLP, et l’ayatollah Khomeini declara que la revolution islamique n’aurait pas de cesse avant la "liberation de Jerusalem". Sans surprise, la ligne pro-palestinienne et anti-israelienne devint le pilier de la politique interieure et exterieure de la nouvelle Republique islamique.

Mais trente ans plus tard, les jeunes Iraniens (environ 70% des Iraniens sont ages de moins de 30 ans) ne se precipitent pas pour marcher sur Jerusalem. Au contraire, ils sont nombreux a desavouer la politique anti-sioniste et radicale de la generation precedente, et a dire qu’elle ne leur a apporte que l’oppression d’une theologie religieuse.

Ayant eux-memes l’experience d’une guerre traumatisante de huit ans avec l’Irak, les Iraniens peuvent eprouver de l’empathie envers la souffrance palestinienne, a laquelle ils sont constamment exposes dans les journaux et a la television. Mais le fait que le gouvernement iranien souligne les atteintes israeliennes aux droits de l’homme et la souffrance des Palestiniens alors que la souffrance et les atteintes aux droits de l’homme sont monnaie courante en Iran, constitue une source de plus en plus importante de frustration.

Comme le dit un etudiant ingenieur de 23 ans de l’universite de Teheran : "Nous sommes fatigues de la propagande pro-palestinienne. Pourquoi le gouvernement se soucie-t-il tellement d’eux ? Nous avons tant de problemes chez nous". La frustration des Iraniens s’est revelee lors des manifestations d’etudiants, l’ete dernier. Au milieu des appels a davantage de democratie et de liberte, un slogan, scande en un persan rythme, eut du succes : "Oubliez les Palestiniens ! Occupez-vous de nous !".

A Teheran, les officiels minimisent le montant de leur soutien financier aux groupes radicaux, arguant, peut-etre avec raison, que les Etats-Unis et Israel surestiment les chiffres. "C’est surtout un soutien moral que nous apportons a ces groupes ", dit un homme politique reformiste. Il reste que, vu la rhetorique antisioniste incessante du gouvernement, et les milliers d’affiches a Teheran montrant le martyre des Palestiniens et la cruaute des Israeliens, il n’est pas surprenant que la perception par les Iraniens du soutien de leur gouvernement aux groupes palestiniens puisse depasser la realite.

Le taux eleve de chomage, l’inflation et le manque de libertes politiques et sociales ont provoque un large mecontentement a l’egard des religieux au pouvoir. Malgre les richesses de l’Iran, certains economistes de Teheran estiment que pres d’un tiers de la population vit en-dessous du seuil de pauvrete. Pour beaucoup, l’economie iranienne moribonde est le resultat de l’adoption par le pays d’un radicalisme au niveau international, ce qui nui aux relations commerciales avec l’etranger.

Apres plusieurs annees d’isolation, les jeunes Iraniens ont soif de contacts avec le monde et desirent se debarrasser de leur mauvaise reputation a l’etranger. La plupart d’entre eux n’arrivent pas a obtenir un visa pour l’etranger, et ceux qui y arrivent sont decourages une fois de retour au pays : "Je vois comment les gens me regardent quand je voyage", se plaint l’und e ces jeunes. "Tout de suite, on pense, ’attention a l’Iranien, il pourrait etre un terroriste’. J’en veux a mon gouvernement pour avoir cultive cette image en soutenant les groupes radicaux".

Alors que le Hezbollah libanais est en general considere comme une creation de l’Iran, aujourd’hui, le terme "Hizbullahi" (quelqu’un qui appartient au Hezbollah) a une connotation negative dans la rue iranienne, et decrit quelqu’un de reactionnaire et de violent. Quand des bandes islamistes ont ecrase les manifestations etudiantes l’ete dernier, la rumeur a couru a Teheran que des radicaux palestiniens et des combattants du Hezbollah avaient ete amenes par avion pour accomplir le sale travail du gouvernement.

Cela, combine a la crise economique, a cree le sentiment chez de nombreux Iraniens que charite bien ordonnee commencait par soi-meme. C’est peut-etre un menuisier de 37 ans de Teheran qui resume le mieux ce sentiment general : "Nous n’avons pas de probleme avec Israel, c’est le probleme des Arabes. Si demain, le gouvernement arretait de soutenir le Hezbollah, je pense que les gens n’y attacheraient aucune importance. Au contraire, si les gens pensaient que l’argent allait d’abord a leurs familles, beaucoup en seraient heureux".

Si les jeunes Iraniens sont ceux qui s’expriment le plus ouvertement leur mecontentement, la frustration a l’egard du regime transcende les generations et les categories socio-economiques. Quand l’aide gouvernementale a ete lente a atteindre les victimes du tremblement de terre du Nord-Est, un journaliste occidental a rapporte que des villageois dont les maisons avaient ete detruites s’etaient plaints que si le tremblement de terre avait frappe le Sud Liban, le gouvernement aurait reagi plus rapidement. Le recent tremblement de terre a Bam, qui a fait des dizaines de milliers de victimes iraniennes, a engendre la meme colere. "Notre gouvernement ne s’occupe que de slogans : ’mort a l’Amerique’, ’Mort a Israel’, Mort a ci ou a ca’", dit au Guardian une femme d’age moyen qui faitsait la queue pour donner son sang, et ajouta : "Nous avons eu trois gros tremblements de terre depuis trente ans. Des milliers de gens sont morts, mais rien n’a ete fait. Pourquoi ?"

Certains auront peut-etre du mal a croire qu’alors que la politique inhumaine du gouvernement israelien vis-a-vis des Palestiniens atteint des sommets, la question de la Palestine ait perdu de sa resonance en Iran. Il serait pourtant presomptueux de la part des dirigeants iraniens de penser que le peuple iranien, apres avoir attendu en vain pendant des annees, desireraient davantage pour les Palestiniens que pour eux-memes, c’est-a-dire : une democratie libre et digne, fondee sur le regne de la loi, des droits de l’homme et les libertes civiques et individuelles.