Du bon usage du paradoxe de Jérusalem ou le syndrome messianique au cœur du pouvoir

par Avraham Burg

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

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Ha’aretz, le 23 octobre 2014

Le chapô de La Paix Maintenant

Jérusalem, notait Avraham Burg il y un an bientôt dans un blog toujours d’actualité, « n’est pas seulement la vibrante capitale d’Israël, mais aussi l’axe de la contradiction interne et de l’auto-mystification » qu’alimentent des formules niant toute stratégie politique.

Ces dernières années, ajoute-t-il, j’ai parfois le sentiment que ce syndrome messianique « forme en Israël un parti reconnu, dont les représentants occupent les positions les plus sensibles du pays » – à commencer par le Premier ministre, qui en fait son instrument favori de manipulation.

L’article d’Avraham Burg

Nombreux sont ceux qui connaissent le syndrome de Jérusalem, ce désordre mental qui frappe les habitants de la ville, les pèlerins ou les touristes y flânant. Ses victimes sont soudain possédées par la profonde conviction spirituelle de détenir des pouvoirs divins ou messianiques. En résultent généralement de sérieux dégâts pour eux-mêmes et pour ceux qui entrent en contact avec eux.

Ces dernières années, j’ai parfois le sentiment que le syndrome de Jérusalem forme désormais en Israël un parti reconnu, dont les représentants occupent les positions les plus sensibles du pays – au sein du gouvernement, de l’armée et de la mairie de Jérusalem. Une cité folle où coexistent simultanément trois époques – l’Antiquité, le Moyen Âge et les temps modernes – en une irrémédiable confusion. Primitifs et novateurs, découvreurs et conservateurs, fous et sains d’esprit y naviguent et s’y entrechoquent sans cesse... et ils sont nombreux à y délirer.

Jérusalem n’est pas seulement la vibrante capitale du pays, mais aussi l’axe exact de la contradiction interne et de l’auto-mystification nourries par des recettes politiques qui poussent fermement Israël vers des stratégies inexistantes. Les formules politiques et stratégiques d’Israël constituent un embarrassant paradoxe logique.

La politique qui en découle repose depuis des décennies sur deux formules séduisantes : “Deux peuples / deux États” et “Non à la partition de Jérusalem”. De prime abord, tout est bel et bon. C’est le reflet d’une aspiration positive à la paix comme d’un profond amour patriotique pour la ville sainte, notre ville éternelle. Qu’est-ce qui ne va pas, alors ? Ce qui ne va pas, c’est qu’elles représentent toutes deux un échec absolu. Il ne sera bientôt plus temps de construire deux États, et la ville est déchirée et cassée comme jamais elle ne le fut. Pourquoi ?

Avant de débattre de l’avenir de Jérusalem, il nous faut observer qu’aucune discussion sur son identité réelle, ni même sur son emplacement, ne s’est jamais tenue. C’est une ville étrange. Nous prions encore pour la voir bâtir et jeûnons encore en mémoire de sa destruction – malgré sa densité excessive et bien qu’elle s’étende de Jéricho à Nétanya et soit plus grande, infiniment plus grande que David et Salomon, qui l’érigèrent, l’auraient jamais imaginé.

Retour à la realpolitik. Ceux qui sont attachés à la formule des deux États et réfléchissent à sa mise en application comprennent que la capitale du second État, la Palestine, se trouvera également à Jérusalem. Car les juifs n’ont pas le monopole de sa symbolique, à leur grand regret. Aussi, la formule qui consiste à diviser la terre entre ses deux peuples marche-t-elle main dans la main avec celle qui consiste à diviser Jérusalem en deux capitales.

La même logique, à rebours, est à l’œuvre dans l’autre proposition. La rhétorique enthousiaste de la formule de l’indivisibilité de Jérusalem exclue totalement le principe de la fondation d’une autre capitale dans sa juridiction. Ce qui se traduit automatiquement par un refus net opposé à quelque plan que ce soit de diviser la terre en deux États. Cela du fait que les mêmes sources religieuses et idéologiques qui interdisent et empêchent la division du monstre urbain sont celles-là mêmes qui excluent totalement – et pour les mêmes raisons – la partition du reste du territoire.

Quoiqu’il en soit, depuis 1967, l’Israël officiel tente de se dérober à toute formule unique et travaille à intégrer le paradoxe des deux formules simultanées. Israël parle de deux États pour deux peuples et jure d’un même souffle par le nom de Jérusalem indivisible. Ça ne marche pas. À l’inverse, la réciprocité des deux formules est la clef permettant de comprendre la terrible situation de la ville.

L’actualité nous donne une idée plus précise du lien morbide tissé entre la folie de la ville et le désespoir politique. Tout comme le prouve une observation assidue de Nétanyahou, le chef du parti du syndrome hiérosolymite. Quand les aspects politiques des négociations de paix l’effrayent et menacent d’aller à un accord, les pyromanes de la cité viennent aussitôt à sa rescousse. Ils multiplient les amorces de construction et les provocations alimentant l’incendie “indivis”. Quand les flammes citadines menacent de tout emporter et qu’il est clair que la ville ne sera pas divisée, c’est la fin de l’avancée diplomatique et Nétanyahou calme le jeu.

Jérusalem est depuis toujours l’instrument de Nétanyahou afin de saboter toute chance d’accord avec les Palestiniens. Il met toute son énergie à la poursuite provocatrice de la construction à Jérusalem. Tandis que les tensions croissent dans la cité et que le désespoir et la violence se répandent entre mer et Jourdain, le minuscule espoir de paix né ici à l’issue de la guerre de Gaza meurt dans les langes. Peut-il y avoir meilleure stratégie pour la réélection du chef du parti du syndrome hiérosolymite ?