Deux volumes, deux mesures : une asymétrie liquide

par Amira Hass

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Photo Michal Fattal : Une citerne de l’Autorité palestinienne pompe de l’eau dans un réservoir à Halhul.

Ha’aretz, le 6 avril 2013

http://www.haaretz.com/weekend/week...

הרשות הפלסטינית פתחה את הברז להתנחלויות (L’Autorité palestinienne a ouvert le robinet aux colonies) : http://www.haaretz.co.il/news/polit...

Comment l’Autorité palestinienne se voit-elle contrainte de soutenir les projets d’adduction d’eau à l’intention des colonies en Cisjordanie ? À en croire un chercheur britannique, les travaux du Comité conjoint israélo-palestinien sur l’eau donnent un exemple de plus de la puissance de coercition et des restrictions exercées par Israël à l’encontre de la population palestinienne.

Les projets majeurs d’extension des infrastructures d’adduction d’eau aux implantations situées sur la Rive occidentale du Jourdain, entrepris entre 1995 et 2008, furent menés avec l’accord de l’Autorité palestinienne, après qu’il fut devenu clair qu’Israël ne permettrait pas sinon à l’Autorité palestinienne d’entretenir et améliorer les infrastructures desservant sa propre population. Le docteur Jan Selby, du département de relations internationales de l’université britannique du Sussex, a constaté que tel était le cas après avoir examiné les minutes de 142 des 176 réunions du Comité conjoint israélo-palestinien sur l’eau ayant pris place durant cette période de treize années.

L’Autorité palestinienne de l’eau (PWA) a cependant informé Ha’aretz que durant les trois dernières années, pratiquement, elle a refusé de donner son accord à semblables travaux à destination des implantations.

Formé dans le cadre des accords d’Oslo pour une période intérimaire de cinq années, le Comité conjoint se perpétue pourtant aujourd’hui encore sous sa forme d’origine, continuant à se réunir dans l’objectif officiel de protéger, superviser et développer les ressources d’eau trans-frontalières désignées comme “nappes phréatiques des montagnes”.

Selby conteste les travaux de recherche universitaire qui voient dans ce comité un exemple de coopération positive permettant de préserver et développer des sources d’eau partagées. Il soutient que non seulement le Comité représente une nouvelle dimension de la force de coercition, des limitations et des conditions de vie imposées aux Palestiniens par Israël, mais que son action a permis l’ancrage de la mainmise israélienne en Cisjordanie.

D’après lui, certains des pays donateurs ayant financé les projets d’adduction d’eau palestiniens ont eu conscience de la dimension d’extorsion du Comité conjoint, mais « ont préféré garder le silence sur ce sujet ». Le point des accords d’Oslo concernant les ressources en eau avait pour objectif d’étendre le réseau palestinien autonome d’adduction d’eau et d’ajuster les quantités fournies aux besoins d’une population qui va croissant. L’ironie est qu’au cours des années de coopération – et selon lui du fait des limites imposées par Israël – la dépendance palestinienne vis-à-vis de ce pays, qui lui vend de l’eau, n’a fait que croître.

Selon les données examinées par Selby, la proportion de projets palestiniens entérinés par le Comité conjoint et par le Conseil suprême de planification de l’Administration civile a été inférieure durant ces treize années à celle des projets autorisés pour les implantations : 66% des demandes palestiniennes de forage de puits versus 100% des requêtes israéliennes ; 50 à 80% du réseau d’adduction d’eau versus 100% aux colonies ; 58% des infrastructures de retraitement des eaux usées pour les Palestiniens versus 96% pour les colons.

Dans cette même période, Israël a soumis à l’approbation du Comité conjoint beaucoup moins de projets que les Palestiniens, 135 contre 600 respectivement. Un fossé compréhensible, compte tenu de la taille sept fois plus élevée de la population palestinienne que celle des colons en Cisjordanie, et du fait qu’en prenant sa propre population en charge, en 1994, l’Autorité palestinienne a hérité des autorités israéliennes d’occupation directe antérieure à Oslo d’un réseau d’eau négligé et de centaines d’agglomérations qui n’y étaient pas reliées.

En dépit de cette disparité dans le nombre de projets, la capacité des infrastructures israéliennes agréées en Cisjordanie est de loin supérieure à celle des installations palestiniennes, tant en termes relatifs qu’absolus. Le diamètre moyen des canalisations utilisées pour la population palestinienne est de quatre à six fois inférieur à celui des canalisations desservant les implantations ; le capacité des 174 projets agréés de réservoirs à l’intention des Palestiniens se monte à 167 950 cm3 en tout, comparés aux 132 250 cm3 des 28 projets des colonies. […]

Ces disparités viennent en grande part de ce que la plupart des projets israéliens approuvés par le Comité conjoint portaient sur des réseaux de canalisations inter-implantations ou de connexion au réseau intérieur israélien […] ; Alors que les demandes palestiniennes concernaient tout à la fois des installations situées au sein des localités palestiniennes et entre elles. Les délais de réponse imposés aux Palestiniens sont également plus longs (onze mois contre deux, en moyenne), en particulier dans la zone C, du fait des autorisations supplémentaires exigées par les administrations civile et militaire.

Obtenir l’agrément a pris pour certains projets bien plus de temps encore : c’est en particulier le cas des puits. Israël a repoussé la totalité des sept requêtes de forage de nouveaux puits dans la nappe ouest, et approuvé deux des neufs demandes de forage de puits en remplacement de ceux qui s’étaient asséchés. Dans la nappe phréatique orientale, Israël s’oppose souvent aux forages dans les sites les plus favorables au point de vue hydro-géologique, imposant à l’Autorité palestinienne de forer en des lieux moins productifs.

[…]

C’est faute de choix que l’Autorité palestinienne est entrée dans le jeu du Comité conjoint, note Selby, qui ajoute cependant : « Si sa complaisance à l’égard du Comité est avant tout la conséquence de l’encerclement, de l’occupation et de la dépendance, il est difficile d’éviter la conclusion qu’elle en porte également la responsabilité jusqu’à un certain point. » […]

[Si les Autorités israéliennes de l’eau se défaussent de ces accusations d’inégalité de traitement sur les puissances garantes des accords d’intérim et sur les Palestiniens eux-mêmes au sein du Comité conjoint, l’Autorité palestinienne a produit pour ce qui la concerne des justifications détaillées, dont nous donnons ici les deux points principaux.]

« La raison majeure des accords concédés par le passé aux canalisations d’adduction d’eau reliées aux colonies est que la plus grande part des agglomérations palestiniennes sur la Rive occidentale du Jourdain est approvisionnée par le réseau d’alimentation des implantations. La nécessité de fournir ces localités en eau, et le refus des autorités israéliennes d’autoriser de nouvelles canalisations desservant uniquement les agglomérations palestiniennes […] ont contraint les responsables palestiniens à entériner certains des projets israéliens. »

« Il importe, en dernier lieu, de garder en tête le contexte politique général des accords sur l’eau, censés n’être qu’intérimaires. Les implantations seraient évacuées après la signature d’un traité définitif, croyait-on, et tous les agréments n’auraient donc qu’une valeur provisoire dans l’attente de l’évacuation. Cependant, à la suite de l’échec des négociations portant sur le statut permanent [des territoires palestiniens] et la prise de conscience qu’Israël n’a pas l’intention de revenir sur son entreprise d’occupation et de colonisation, il est apparu clairement que les projets des colonies étaient appelés à durer, érodant la solution à deux États. C’est pourquoi les Palestiniens se refusent depuis plusieurs années à approuver quelque projet que ce soit qui concerne les colonies. »