Des sentiments mal implantés

par Sayed Kashua

http://www.haaretz.co.il/misc/1.1299840 Ha’aretz, le 8 janvier 2008 : « Q’hou othy mimemy –Arrachez-moi à moi-même ».

http://www.haaretz.com/news/unsettl... Ha’aretz, le 12 janvier 2008 : « Unsettled feelings ».

Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

Illustration : Amos Biderman pour Ha’aretz le 15/7/2010

[« Nous sommes du bon côté de la Ligne verte », précise le narrateur, qui a vérifié « un million de fois ». Ce n’est donc pas une implantation, « Zo lo hitna’hlout », mais un « yishouv », une agglomération, une cité… à ceci près qu’il faudrait ajouter “nouvelle“ au substantif choisi. Pour attrape-tout qu’il soit le terme, dont la traduction littérale serait “installation“ ou “siège“, évoque la période de la Palestine ottomane puis mandataire, où chaque “yishouv” posait sur la carte un nouveau point d’habitation et de défense, tandis que le “Yishouv” majuscule correspondait aux institutions de la population juive – autant dire à l’État alors en gestation.

Rien n’est ainsi laissé au hasard dans ce texte de 2008 à l’humour amer, qui suggère sans jamais la formuler l’impossibilité de fait pour un Arabe israélien, du « bon côté » donc de la Ligne verte et des papiers d’identité, d’acquérir une maison ou des terres (détenues à 93% par le KKL, le Fonds national juif, auquel ses statuts interdisaient tout transfert de bien foncier à des non-Juifs). La privatisation est en marche depuis août 2009, mais il n’est pas sûr que l’accès à la propriété immobilière en soit facilité d’autant pour les citoyens arabes du pays.]

« Ce n’est pas une implantation », ai-je redit à ma femme en franchissant un portail géant au mécanisme automatique. « J’ai vérifié un million de fois, ce n’est pas une implantation. Ça porte un nom d’implantation [1], l’emplacement et le paysage sont ceux d’une implantation, mais ce point se trouve sur la face occidentale de la Ligne verte [2]. »

« Il y a des gauchistes [3], ici », ai-je précisé, et j’ai commencé à rouler par les rues calmes, examinant les lieux et les impressionnants sites de nouvelles constructions. « Tu vois bien, aucun autocollant de colons sur les voitures », ai-je ajouté avant de désigner un garçonnet descendant la rue avec un petit chien : « Regarde, il ne porte pas de kippa. »

Toutes les maisons sont jolies, et toutes sont neuves. Des duplex, des villas et des cottages. Pas d’immeubles. Des toits de tuiles aux couleurs variées. Je préférais les bleues. Les tuiles représentent un rêve pour beaucoup d’Arabes. Je me souviens comment, dans mon enfance, nous les gosses du coin étions tous allés vérifier la rumeur selon laquelle quelqu’un, au village, s’était construit une maison dotée de tuiles.

Bon, c’est un peu loin de Jérusalem, mais ce n’est rien si l’on songe au prix et aux tuiles. D’après les programmes de construction publiés par la presse et les annonces immobilières sur Internet, il me semble qu’ici, dans cet habitat verdoyant, mon rêve américain peut s’accomplir. J’aurai un bureau au grenier, j’y mettrai tous mes livres et je raccorderai une bonne chaîne stéréo. J’y connaîtrai le calme. Les enfants gambaderont dans le jardin, ou dans les deux étages du dessous. Je travaillerai nuit et jour à des textes de qualité. Je remarque qu’en imagination ici je me suis mis, pour quelque raison, à fumer la pipe.

« C’est vraiment beau », m’accorde ma femme. « Bon, nous n’aurons qu’à nous lever un quart d’heure plus tôt. »

Je suis sorti de la voiture. Les enfants dormaient à l’arrière et ma femme est restée avec eux. J’ai tiré quelques bouffées de cigarette avant d’ajuster le col de mon pardessus et d’entrer dans le bureau de vente qui se dressait au beau milieu du site d’un quartier de cottages en construction. Une fois que j’en eu terminé, j’en fumai une autre et montai en voiture.

« Alors ? » demanda ma femme, qui n’obtint en retour qu’un hochement de tête. Je n’avais pas la force de parler. Après avoir passé le portail, je tournai vers l’ouest. « Mais nous sommes arrivés par l’autre côté », m’a dit ma femme en pointant la gauche.

« La route du Tunnel est plus courte », répondis-je brièvement, en m’efforçant d’oublier le vendeur que je venais de rencontrer et en essayant de me concentrer sur la conduite. Nous avons passé le premier contrôle sans encombre, car il s’agit de l’entrée des Territoires – qui n’intéresse pas tant les soldats que leur sortie.

À l’approche du point de contrôle de Beith Jala, la circulation ralentit. Je regardai autour de moi et les aperçus de l’intérieur de ma voiture chauffée. Et je me suis dit combien j’avais cessé de les regarder ces derniers temps, comme j’avais appris à ne pas les voir. Au mieux, je tournais la tête un instant, je les entrevoyais à travers mes lunettes de soleil, je montais le volume de la musique et je les ignorais. Je ressentais parfois un peu de pitié, surtout pour les enfants et les femmes, et peut-être un peu pour les plus âgés des hommes, aussi. Une pitié variable au gré des saisons. En été, j’ai pitié d’eux à cause de la chaleur, et par les matins d’hiver comme celui-ci à cause de la pluie. Pitié. Voilà, c’est tout. Pitié d’un groupe de gens dont je me suis convaincu que je ne fais pas partie, me persuadant d’une manière ou d’une autre que j’avais réussi à filer me cacher ailleurs.

Comme j’avais laissé mes sens s’émousser, comment ? Passant devant eux un jour après l’autre, parfois debout dos au mur, et parfois face à lui, mains en l’air, à chaque coin de la ville, de longues files en rang, toujours au bord d’un mur, toujours espacés d’un mètre de l’un à l’autre. Simplement debout à attendre que les gardes de la police des Frontières choisissent qu’en faire. Si seulement je pouvais faire marche arrière et redevenir l’un d’eux, si seulement on me faisait me tenir face au mur sous les injures, en hébreu bien sûr, d’un garde-frontière bédouin qui m’écarterait les jambes par derrière ; il m’insulterait à tout va en me fouillant au corps, me caresserait le dos de son gourdin, fourragerait entre mes cuisses ; il me lancerait crachats et jurons, « Arabe, fils de pute ! », me clouant là au pilori, debout sous la pluie, des heures durant. Voilà ce qu’il me faut, qu’un garde-frontiershtik [4] arabe me rappelle qui je suis et m’apprenne d’où je viens. Je le mérite. Dieu, comme je le mérite.

J’aurais aimé qu’ils me fassent ça à Re’havia [5], à la porte de mon bureau, le matin, quand je descends avec mes pantalons repassés de frais et ma chemise boutonnée serré. J’aurais aimé qu’ils s’en prennent à moi devant l’appartement que je loue, aux abords du parking réservé, devant mes voisins cultivés, juste sous les yeux de ma femme et de ma fille ; qu’ils se moquent de moi en arabe après avoir contrôlé ma carte d’identité et me l’avoir jetée à la figure. J’aurais aimé les entendre insulter ma femme et tourmenter notre fillette à la faire pleurer – debout dans ses beaux atours, tous griffés, avec ses chaussures de luxe et les yeux pleins de larmes, incapable de comprendre un traître mot de la langue qu’ils lui parlent. Elle leur hurlerait en hébreu de me laisser tranquille et cela ne ferait que les pousser à continuer de plus belle. Elle supplierait les voisins descendant à leur voiture avec leurs enfants, inscrits à la même école qu’elle, de nous venir en aide – et ils passeraient leur chemin en détournant le regard.

Peut-être que ma fille comprendra ainsi ce que c’est qu’être une Arabe. Peut-être que j’apprendrai ainsi à ne plus rêver de toits couverts de tuiles.


NOTES

[1] Un nom rappelant celui des lieux à l’époque biblique, très probablement.

[2] La « Ligne verte » délimite, comme on sait, la frontière orientale d’Israël jusqu’au 4 juin 1967, telle que définie par les accords d’armistice signés entre Israël et la Jordanie en 1948.

[3]Smolanim – gauchistes“ ( à distinguer de “ansheh smol – gens de gauche“) peut, au gré du locuteur, qualifier à peu près n’importe qui au sein du camp de la paix israélien.

[4] Nous avons préféré rendre l’habituelle désinence hébréo-russe “nik”, qui marque ici une désinvolture de façade, par le “shtik” yiddish, moqueur et vaguement méprisant.

[5] Quartier résidentiel au centre de Jérusalem, où se côtoient entre cyprès et eucalyptus de petits immeubles d’habitation ou de bureaux, des institutions officielles et jusqu’à la résidence de Premier ministre. À l’heure où le couchant rosit la pierre de Jérusalem, ses rues sinueuses où les intellectuels le disputent aux bourgeois pourraient aisément faire oublier l’âpreté du conflit à quatre pas de là.