David Grossman à Sheikh Jarrah : "Nous avons cultivé une espèce de plante carnivore qui, lentement, nous dévore"

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

Coteret
mis en ligne le 13 avril 2010
par Didi Remez

Coteret, 11 avril 2010

http://coteret.com/2010/04/11/david...

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Mzintenant

Vendredi 9 avril, l’écrivain israélien David Grossman prononça un discours inopiné lors de la manifestation contre les expulsions de familles palestiniennes dans le quartier arabe de Sheikh Jarrah et leur remplacement par des colons fondamentalistes.

"Je pense que nous commençons tous à comprendre (même ceux qui n’en ont pas réellement envie) comment, il y a 43 ans, en refusant de voir, en collaborant passivement ou activement, nous avons de fait cultivé une espèce de plante carnivore qui est en train de nous dévorer lentement et d’engloutir tout ce qu’il y a de bon en nous, faisant ainsi de notre pays un endroit où il ne fait pas bon vivre. Il n’y fait pas bon vivre, non seulement si on est citoyen arabe israélien, et très certainement si on est un Palestinien résident des territoires occupés, mais aussi pour tout Israélien juif qui souhaite vivre ici, qui a au cœur l’espoir de se trouver dans là où les humains sont respectés en tant qu’humains, où vos droits sont une donnée de base, où humanité, morale et droits civiques ne sont pas des gros mots et non quelque chose de la « gauche dont le cœur saigne toujours  ». Non. Nous sommes le pain et l’eau de ce pays, le beurre et le lait de notre pays, le matériau avec lequel nous faisons notre vie, et qui la rend vraiment digne d’être vécue, ici."

Grossman parla après la répression par la police d’une tentative, avant la manifestation, d’un groupe de vieux routiers pour la paix accompagnés de la jeune garde du mouvement de protestation de Sheikh Jarrah, de voir les maisons des familles déjà expulsées et de celles menacées de l’être.

Depuis le premier vendredi où les manifestations avaient commencé, en janvier, la police entourait dès 14 h d’un cordon les maisons des familles déplacées, de sorte que les manifestants étaient dans l’incapacité d’exprimer leur solidarité envers les expulsés. En réaction (sorte d’opération par le flanc), le groupe invita une trentaine d’entre nous, parmi lesquels David Grossman, Avrum Burg, ancien président d la Knesset, la présidente du New Israel Fund Naomi Hazan, et Zeev Sternhell, lauréat du Prix Israël, à se réunir dans les foyers des familles à 13h30, pour y mener une sorte de séminaire impromptu de deux heures environ (chose peu difficile pour des écrivains et des professeurs).

Vers 15h 30, nous avons tous surgi dans la rue avec nos pancartes et sommes restés devant les maisons des expulsés. Quand les chefs de la police se sont rendu compte que nous nous trouvions en fait derrière leurs lignes, ils se sont organisés rapidement et envoyèrent un groupe de policiers lourdement armés pour former une ligne derrière nous, et commencèrent alors à nous repousser vers le lieu de la grande manifestation, dans un parc au-delà de la rue.

Nous nous étions mis d’accord à l’avance pour ne pas résister ni faire quoi que ce soit pour défier l’autorité de la police. (...)

Les organisateurs furent arrêtés sans résistance. Une phrase de La Peste de Camus me revint en mémoire, qui dit qu’il n’y a aucun héroïsme à lutter contre quelque chose qui ressemble à la peste et que la simple honnêteté suffisait.