Dans l’ombre de la paix – entretien avec Dror Etkes


[article en anglais sur le site de Mother Jones->
http://www.motherjones.com/news/qa/2003/28/we_475_01.html]

Dror Etkes est responsable pour Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) de l’Observatoire de la colonisation.
cf article « Portrait d’un patriote » [->http://lapaixmaintenant.org/article467]
cf aussi notre dossier « colonies », constitue a partir de donnees en grande
partie fournies par Dror : [->http://lapaixmaintenant.org/article466]


Q : Une fois publiee la feuille de route, l’attention s’est rapidement
portee sur les colonies, et Sharon a fini par faire un geste en demantelant
des avant-postes. Pensez-vous que cela ait pu provoquer chez les colons un
sentiment d’isolement?

Dror Etkes : C’est tout a fait certain. Si l’on considere la dynamique qui
s’est produite en Israel depuis 10 ans, on peut dire que le point ou se
trouve aujourd’hui le Likoud est a peu pres celui ou se trouvait le Parti
travailliste il y a dix ans, quand le processus d’Oslo a commence. La grande
difference reside dans le fait que le Likoud est au pouvoir, et emet un
message simple en direction du peuple israelien : la fete est finie. Les
colonies doivent etre demantelees, afin de creer une realite plus
raisonnable pour les gens de cette partie du monde.
Cela signifie que le soutien traditionnel dont beneficiaient les colons dans
l’opinion publique est ebranle. Tous ces gens, les millions d’Israeliens qui
ont vote Likoud ou soutenu le Likoud sans vraiment sympathiser avec les
positions des colons, l’ont fait, non par sympathie pour l’ideologie du
Grand Israel, mais a cause de phenomenes internes israeliens, que je vais
expliquer tout a l’heure.
Tous ces gens, peut-etre pour de mauvaises raisons, acceptent qu’un Etat
palestinien est inevitable. Pour le dire d’une maniere un peu plus
philosophique, ou detachee, une des facons de considerer les 35 dernieres
annees du conflit israelo-palestinien est de le faire du point de vue
israelo-israelien. En d’autres termes, l’entreprise de colonisation en
Cisjordanie fait partie du debat a l’interieur de la societe israelienne
autour de la question : quel genre de societe voulons-nous etre,
democratique ou juive.
Ces questions, ces sujets non digeres que charrie la societe israelienne,
ont d’une certaine maniere ete mis sur le dos des Palestiniens. Et les
colons comprennent parfaitement que leur action s’effectue a l’interieur
d’une niche historique, un vide historique. Ils comprennent parfaitement que
la grande majorite de l’opinion israelienne les soutient, non parce que le
fait que des Juifs vivent a Bethleem ou en d’autres lieux bibliques leur
semble important, mais parce que leurs parents viennent du Maroc, du
Kurdistan, de Syrie, et qu’ils n’ont pas ete bien traites par
l’establishment travailliste. Les travaillistes ont brise leur identite, et
ils ont du en construire une nouvelle. Ce qui reste de cette identite de
Juifs originaires de pays musulmans s’est reconstruit en partie autour de la
resistance a tout ce qui est travailliste en Israel. Et donc, ils ont vote
Likoud.

Q : Sharon est-il sincere quand il commence a retirer son soutien (ou celui
du Likoud) aux colons?

D.E. : Sharon n’est pas quelqu’un de sincere. Il n’est pas sincere envers
les colons, qu’il utilise depuis des annees. Je ne pense pas qu’aujourd’hui,
il soit sincere envers nous, les Israeliens, quand il dit etre sur le point
d’aboutir a un compromis viable avec les Palestiniens, qui ameliorera la
situation de crise dans laquelle nous nous trouvons. Mais je pense, en
revanche, et je le dis avec beaucoup de prudence, que Sharon a accompli une
revolution historique dans sa terminologie, sa rhetorique, dans la facon
dont il parle des colonies. En ce moment, il se trouve de plus en plus dans
cette dynamique, et nul ne peut dire ce qui en resultera. Je pense qu’il a
compris que toute cette entreprise, dont il a ete le soutien politique, a
vecu a credit, et qu’il y a contradiction entre d’une part les colonies,
l’occupation et le systeme d’apartheid, et la prosperite et la legitimite
d’autre part.

Q : Et la democratie?

D.E. :Non, Sharon n’est pas concerne par la democratie, je ne lui ferais pas
ce credit-la.
Israel est engage sur une route qui ne se termine pas bien. Il faut que nous
prenions un virage. Nous devons au moins faire comme si nous allons mettre
fin a la situation actuelle. Et nous devons y ajouter une pression
americaine. La seule reussite de Sharon premier ministre, c’est qu’il a
franchi sept fois deja le seuil de la Maison Blanche. C’est sa seule
reussite, tout le reste a ete un echec.

Q : Chaque flambee de violence n’eloigne-t-elle pas le debat sur les
colonies? Les colons ne beneficient-ils pas alors d’un repit, en quelque
sorte?

D.E. : Bien sur. Cette derniere periode a ete la meilleure pour les colons –
et pour le Hamas. Ils n’ont pas eu a fournir des reponses aux difficiles
questions qui leur etaient posees avant le debut de l’intifada. Chaque cote
dans ce conflit a pu fortifier pour lui-meme l’idee qu’il etait la victime
de l’autre. Quand des bus explosent a Tel-Aviv, il est tres difficile de
dire aux Israeliens : « en Cisjordanie, vous mettez en place un systeme
d’apartheid, et il y a un lien entre ce systeme et les bombes ». Quand des
enfants se font tuer a Naplouse, il est tres difficile de dire aux
Palestiniens: « vous devez reconsiderer l’idee communement admise du droit au
retour, et reflechir si oui ou non vous voulez permettre qu’il y ait un Etat
juif sur 70% de la Palestine historique ». Quand la violence eclate, des deux
cotes se fige le debat sur le genre de societe que nous voulons devenir,
parce qu’on devient une victime, et que le souci principal est de ne pas se
faire tuer par l’autre. Je pense que pour un observateur exterieur, ces
annees ont rendu plus clair le fait que le conflit n’est en fait pas entre

les Israeliens et les Palestiniens, mais entre ceux qui soutiennent la
democratie et la paix, et ceux qui soutiennent le fondamentalisme et
l’apartheid.
Nous l’avons vu recemment quand, juste apres que Sharon eut accepte la
feuille de route, les medias du monde entier se sont entierement focalises
sur les avant-postes. Et puis, quand Rantisi (leader du Hamas) a ete vise,
et quand une bombe a Jerusalem Ouest a tue 17 personnes, les medias ont
oublie les avant-postes.

Q : Pensez-vous que les Israeliens puissent concevoir une paix negociee qui
traite reellement des colonies?

D.E. : C’est l’une des difficultes auxquelles nous sommes confrontes.
Israel est une societe relativement jeune. La plupart des Israeliens n’ont
connu que l’occupation. Moi y compris. Je suis ne en 1968, un an apres
qu’Israel est devenu une super-puissance regionale, et la seule realite que
je connaisse est l’occupation. Une grande partie de la population
israelienne est dans ce cas. Il est tres difficle, pour les gens de mon
groupe d’age ou plus jeunes, d’imaginer autre chose que ce que nous
connaissons depuis 35 ans. Et bien sur, c’est a l’avantage des colons. Ils
profitent de cet effet. Et nous, nous devons briser un cycle, ce qui est
bien plus difficile.

Q : Les colons ne representent qu’une toute petite partie de la population
israelienne. Comment ont-ils accumule tant de pouvoir politique?

D.E. : Les colons ont ete tres efficaces et ont accumule une fortune
politique a partir de questions qui hantent la politique interieure
israelienne. Le manque de leadership, le manque d’une definition communement
acceptee de ce qu’est reellement Israel, tout cela, ce sont des faiblesses
dont les colons ont profite.
L’un des signes qu’un changement s’est produit, je le percois dans des
discussions avec des chauffeurs de taxi a Jerusalem, qui ne sont pas
vraiment reputes pour leurs idees de gauche. Je parle avec les gens, et j’ai
l’impression que pour de plus en plus d’Israeliens, le tournant pris par
Sharon (en acceptant la feuille de route) a ete un tournant dans le
discours. Par le passe, Sharon legitimait des gens qui haissent des
mouvements comme Shalom Akhshav, et qui nous considerent quasiment comme des
traitres.

Q : Pensez-vous que Sharon, ou quelqu’un tout aussi « faucon », soit le seul
genre d’homme politique capable d’affronter le probleme des colonies?

D.E. : Oui et non. L’Histoire est piegeuse. D’une certaine maniere, cette
logique s’est verifiee, et nous trouvons dans l’Histoire mondiale plus d’un
exemple de gens qui ont ete sur des positions dures toute leur vie, pour ne
changer que vers la fin de leur carriere. Mais je suis tres loin d’etre
certain que Sharon ait veritablement subi ce type de conversion. Je ne suis
pas certain que Sharon soit pret a payer le prix d’une evacuation de
nombreux colons de Cisjordanie, et d’une crise sociale en Israel.
Cela dependra du type et de l’importance des pressions que les Americains
exerceront sur Sharon. Il ne faut pas attendre de Sharon qu’il agisse sans
pression internationale. Il ne se considere pas comme quelqu’un qui mene une
politique a long terme, mais comme quelqu’un qui gere une situation de
crise. S’il avait pu transferer les Palestiniens en-dehors de la
Cisjordanie, il l’aurait fait. Il n’est pas la ou il en est aujourd’hui a
cause de considerations morales, mais il n’est pas aussi deconnecte des
realites du monde que beaucoup de colons ideologiques.Et les realites du
monde sont mouvantes. Nous ne savons pas ou en sera Bush dans une semaine.

Q : Les colons ne sont pas necessairement ce que nous penseons qu’ils sont.
Nous savons ce qu’ils ne sont pas. Alors, qui sont-ils?

D.E. : Il s’agit de 220.000 personnes. C’est un chiffre important. Ce sont
des gens venus de differents horizons, economiques et ethniques, et ils sont
eglement divers dans leurs motivations. Seuls 30% des colons affirment
qu’ils se sont installes en Cisjordanie pour des raions ideologiques. Les
autres 70% ont des motivations variees : ils veulent elever leur niveau de
vie, ou vivre dans des communautes de petite taille. 25% des colons sont
ultra-orthodoxes. Traditionnellement, ils n’ont pas participe a l’entreprise
de colonisation, mais depuis une vingtaine d’annees, il s’installent en
grand nombre dans les colonies, pour resoudre un probleme aigu de logement.
Leurs familles sont tres nombreuses, et ils ont besoin de nouveaux
logements, plus spacieux. De maniere generale, les gens ont tendance a
demenager pour diverses raisons financieres. Une certaine assistance
financiere leur ferait moins rejeter l’idee de se reinstaller en Israel.
Mais il existe aussi un noyau dur de colons qui s’installent en Cisjordanie
pour des raisons autres que financieres, et ce sont eux qui devront decider
s’ils acceptent ou non la decision de la majorite de quitter la Cisjordanie.
Pour certains, je pense qu’ils ne l’accepteront pas, et la societe
israelienne connaitra une periode tres agitee. Un retrait des colonies
provoquera une crise dans la societe israelienne. Et egalement dans la
societe palestinienne. Ils devront se poser la question de savoir s’ils
peuvent accepter une presence israelienne dans la Palestine historique.