Dans l’église de Sarah Palin : "Le terrorisme anti-israélien est une punition de Dieu"

Thème : Thématiques religieuses, laïcité Antisémitisme, Shoah, comparaisons Fanatismes, fondamentalismes États-Unis

Talk To Action
mis en ligne le 6 septembre 2008
par Bruce Wilson

Les délires des évangélistes continuent. Cette fois dans l’église même de Sarah Palin, co-listière de John McCain. C’est ce que rapporte ce blogueur bien connu des médias américains. Décidément, cette candidate à la vice-présidence des Etats-Unis (quand même) a des fréquentations inquiétantes, voire terrifiantes, comme ces « juifs pour Jésus ». De quoi refroidir les juifs américains qui envisagent de voter McCain, ajoute Bruce Wilson

Talk To Action, 3 septembre 2008

Diffusé par Balanced Middle East News

Sur le site de Talk To Action

[Vidéos sur le site web indiqué ci-dessus - à voir et écouter]

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il y a bien des explications pour rendre compte du conflit israélo-palestinien, les meilleures reconnaissant la responsabilité des deux parties. Mais celle fournie par David Brickner au terrorisme palestinien (le 17 août dernier) dans la Wasilla Bible Church, peut-être en présence de Sarah Palin, colistière républicaine de John McCain (selon une information, elle y était), avait recours, non à la raison ou à la logique, mais à la théologie ou, si l’on préfère, à la magie.

On peut considérer cette explication de Brickner comme clairement offensante : l’idée que des hommes, des femmes et des enfants aient été brûlés, réduits en lambeaux et transformés en chair sanguinolente à cause d’une décision théologique prise par de lointains ancêtres, paraît constituer une gifle dans la figure des valeurs des Lumières et de l’éthique américaine selon laquelle nous entrons dans la vie avec une ardoise à zéro, nous pouvons faire ce que nous voulons de notre vie ou la réinventer. La théorie du « kamikaze divin » de Brickner ressemble comme une sœur au « Dieu a envoyé Hitler » de John Hagee. Un schéma religieux où Dieu est un agent immobilier qui re-lie les juifs à Israël à travers l’antisémitisme, la persécution, les pogroms et la Shoah [1]

Les juifs, nous apprend Brickner, sont irrémédiablement rebelles et donc maudits. Il est possible que cette révélation mette un peu de sel sur les plaies de juifs américains déjà meurtris, ou qu’elle accentue leur méfiance à l’égard de John McCain, des républicains, du sionisme chrétien et de la droite chrétienne américaine en général (que ce soit justifié ou non). D’autant que, dans son sermon, Brickner s’étend longuement sur les efforts des « juifs pour Jésus » pour promouvoir son type de fondamentalisme chrétien à l’intérieur d’Israël. A vrai dire et sans excès de langage, le prosélytisme chrétien en Israël n’a pas très bonne presse.

Il y a des questions sur cet événement dont on espère qu’elles recevront des réponses. Sarah Palin, gouverneure de l’Alaska, était-elle présente dans la Wasilla Bible Church au moment où l’actuel chef des juifs pour Jésus, David Brickner, affirmait que les morts horribles et les mutilations d’Israéliens victimes d’attentats suicides palestiniens étaient de la responsabilité des victimes elles-mêmes, à cause du refus collectif des juifs d’accepter Jésus en masse, en tant que peuple ?

L’introduction du pasteur Larry Kroon au sermon de David Brickner peut, lui aussi, susciter quelques interrogations, car quand il raconte que c’est une rencontre avec les juifs pour Jésus, dans les années 70, qui l’a pour la première fois attiré vers le christianisme, ses opinions pourraient paraître assez extrêmes. Sarah Palin n’a-t-elle rien remarqué ? Ou bien pense-t-elle aussi que l’héritage juif est frappé d’une malédiction ancestrale ?

Ce genre de révélations, sous la forme de théories chrétiennes fondamentalistes adoptées par une église que Sarah Palin a fréquentée pendant un an ou deux, continuera probablement pendant quelque temps, car elle a fréquenté deux autres églises à Wasilla et une autre à Juneau (Alaska). Pour le moment, ni les médias traditionnels ni les blogueurs n’ont pu cerner exactement quelles étaient les opinions théologiques défendues dans les quatre églises que Sarah Palin a fréquentées (Wasilla Assemblies of God, Juneau Christian Center, Church on The Rock et Wasilla Bible Church).

L’une de ces églises mérite néanmoins un examen plus attentif que les autres : Sarah Palin a été rebaptisée, à l’âge de 12 ans, à la Wasilla Assemblies of God, et elle a fréquenté cette église pendant au moins 25 ans avant d’en fréquenter trois autres, toutes ensemble. Mercredi matin, la page web qui héberge les archives des sermons de la Wasilla Assemblies of God avait disparu, remplacée par une page web statique qui expliquait que le problème venait d’une surcharge du serveur. C’est peut-être vrai, mais si c’est le cas, la Wasilla Assemblies of God, qui dispose d’un site web extrêmement moderne et aux technologies sophistiquées, avec une grosse bande passante, ne semble pas pressée de rétablir l’accès aux sermons de l’église archivés sur le site, audio et vidéo. Cela suggère une possible inquiétude, soit du QG de campagne de McCain, soit de l’église, soit des deux, à l’idée que les médias s’y intéressent.

Etrangement, la campagne de McCain semble incapable d’éviter ces « catastrophes religieuses » : en 2005, le prêcheur texan John Hagee, l’un des soutiens de John McCain et un important relais auprès des électeurs évangélistes, avait déclaré lors d’un sermon (diffusé en mai 2008) qu’Hitler et les Nazis avaient été envoyés par Dieu pour chasser les juifs d’Europe jusqu’en Palestine car, affirmait Hagee, "la priorité suprême de Dieu est de faire retourner le peuple juif sur la terre d’Israël. Dieu a envoyé un chasseur ... Hitler était un chasseur." 48 heures après la diffusion de la vidéo, McCain renonçait au soutien politique d’Hagee (voir la note 1 en bas de page qui renvoie à l’un de nos articles traitant de cette affaire).

Maintenant, nous retrouvons les mêmes idées émises dans une église fréquentée par Sarah Palin. L’affirmation théologique avancée par David Brickner dans son sermon ressemble beaucoup à celle d’Hagee, même si elle moins choquante, peut-être parce que Brickner n’a pas parlé d’Hitler ni affirmé qu’Hitler était un envoyé de Dieu.

Reste que Brickner a suggéré que « les juifs » sont punis collectivement, dans le cadre d’une malédiction trans-générationnelle qui court depuis deux millénaires, pour avoir rejeté Jésus. De surcroît, si « les juifs » sont maudits, alors, si l’on suit Brickner, la judaïté reviendrait à une sorte de souillure spirituelle. Mais quid des enfants de couples mixtes, « demi-juifs » ? Hériteraient-ils d’une demi-malédiction ? Ou des gens qui ont un grand parent juif, les « quarts-de-juifs » ? Hériteraient-ils du quart de la malédiction ?

Hitler et les Nazis avaient défini les juifs comme ayant 3 grands-parents juifs, alors qu’en avoir 1 ou 2 conférait un statut « mixte ». Mais avec la « Loi de citoyenneté du Reich » du 15 septembre 1935, les juifs, même citoyens allemands, n’ayant qu’un seul grand parent juif étaient dépouillés de leurs droits fondamentaux de citoyens. La « judaïté » était déterminée sur la base de registres paroissiaux allemands méticuleusement conservés, remontant à plusieurs siècles. Du temps du 3e Reich, le seul document que tous les Allemands devaient avoir sur eux en toute circonstance était une déclaration de leur pasteur attestant de leur héritage racial sur la base de ces registres paroissiaux.

Une fois encore, le sénateur John McCain a fait une bourde en se laissant associer à des opinions antisémites d’une partie de la droite chrétienne américaine (qui est loin d’être uniformément antisémite) et choisi de s’associer à une gouverneure dont la dernière église affirme que les juifs sont punis collectivement (et déchiquetés par des assassins envoyés de Dieu) pour leur entêtement. Cela ne signifie pas, bien entendu, que McCain partage ces opinions, mais cela remet en question son jugement, et il y a plein d’affaires en cours sur Sarah Palin qui ne concernent pas le comportement de ses enfants [2].

Bien sûr, les opinions antisémites n’ont rien de nouveau aux Etats-Unis. Il est probable que plusieurs millions d’Américains fondamentalistes partagent les idées de David Brickner, qui s’exprimait à l’invitation expresse de Larry Kroon, pasteur en chef de la Wasilla Bible Church. De même, le pasteur John Hagee, ancien soutien de McCain (et soutenu par McCain), a les mêmes idées, à savoir que les juifs sont collectivement atteints d’une souillure, théologique ou spirituelle, et ses croyances sont diffusées dans le monde entier.

Le fameux sermon de John Hagee de 2005 sur « Dieu a envoyé Hitler » a circulé sur de gros réseaux de diffusion et a touché plusieurs dizaines de millions de foyers. Son impact estimé en 2008 est d’une centaine de millions de foyers, ce qui revient à dire que le sermon de David Brickner du 17 août 2008 à la Wasilla Bible Church, accessible en podcast depuis le site web de l’église mais non actif, comparé à la force thermonucléaire des vociférations antisémites du pasteur Hagee, n’était qu’un simple murmure. Sauf que la gouverneure de l’Alaska (à un battement de cœur de la présidence des Etats-Unis en cas de victoire de John McCain) était peut-être présente.

Les juifs n’ont pas l’exclusivité des condamnations du pasteur Larry Kroon. Le 22 juin 2008, dans un sermon intitulé « La colère vengeresse du Seigneur », Kroon avertissait, en baissant la voix jusqu’à sonner comme un murmure sinistre, que Dieu allait châtier l’Amérique pour ce que Kroon définissait comme une immoralité croissante.

Ces allégations sur une supposée immoralité croissante sont un refrain récurrent de la part de la droite chrétienne américaine, mais elles tendent à voler en éclats à l’épreuve des faits, au moins ces dernières années. Qu’est ce que « l’immoralité » ? Depuis plus d’une décennie, les chiffres américains sur les meurtres, les crimes avec violences, les divorces, les grossesses chez les adolescentes et les viols ont tendance à baisser régulièrement, depuis la fin des années 80 / début des années 90 jusqu’au milieu de la décennie actuelle. Aujourd’hui, avec la récession économique, il se peut que les chiffres augmentent (les difficultés économiques ont tendance à alimenter certains types de crimes), mais les descriptions des Etats-Unis comme une sorte de « cloaque moral » paraissent largement exagérées. La question qui s’impose est : Sarah Palin pense-t-elle que l’Amérique est en chute libre morale et que l’attendent la colère et le châtiment divins ?

"Dieu maudisse l’Amérique", avait déclaré Jeremiah Wright, ex-pasteur de Barack Obama, mais Obama ne paraît pas partager ces sentiments. Mais il nous faut poser la question : et Sarah Palin ? La possibilité d’un pays gouverné par un président américain (au cas où McCain serait élu et décéderait au cours de son mandat) qui pense que Dieu va bientôt frapper les Etats-Unis collectivement, ou qui pense que le conflit israélo-palestinien est dû au fait que les juifs n’ont pas adopté le christianisme, paraît une perspective bien sombre. Les médias traditionnels s’en feront-ils l’écho ? Les porte-parole des chrétiens conservateurs et du Parti républicain vont-ils condamner le sermon de Brickner ? Je ne suis pas très optimiste, mais il est possible que les juifs américains et les Israéliens qui vivent aux Etats-Unis le fassent. Ce serait un bon début.