Comment j’ai appris à aimer le Mur

Thème : "Mur", "Clôture", "Barrière"

New York Times
mis en ligne le 20 mars 2006
par Irshad Manji

Irshad Manji est jeune, brillante et combative. Dans "The Trouble With Islam Today : A Muslim’s Call for Reform in Her Faith" (traduit en français sous le titre "Musulmane mais Libre", aux éditions Grasset et Fasquelle), elle appelait l’Islam à revenir à la liberté de penser - et l’Occident à l’y pousser. Issue d’une famille musulmane d’origine indienne ayant fui l’Ouganda d’Amin Dada pour le Canada, celle qui s’affirme sur son site http://www.muslim-refusenik.com comme une "refuznik " de l’islam refermé sur lui-même que nous connaissons depuis le XIIIe siècle préfère au Jihad (la foi armée) l’Ijtihad (le débat d’idées) - et le pratique depuis toujours. C’est ainsi qu’elle fut, adolescente, renvoyée de la madrassah où elle étudiait le Coran en marge d’un cursus canadien classique pour avoir, troisième et ultime « provocation », demandé à son maître quelles preuves il avait de la "conspiration juive contre l’Islam". Nullement découragée, elle persiste depuis lors à poser les questions qui fâchent...

http://www.nytimes.com/2006/03/18/o...

New York Times, 18 mars 2006

trad. Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

Le 28 mars, les Israéliens éliront un nouveau Premier ministre à la place d’Ariel Sharon, souffrant. Mais je parierais mon dernier shekel que je continuerai à entendre ces mots : « Le mur d’apartheid d’Ariel Sharon ». C’est une phrase toute faite que l’on a crachée sur presque tous les campus où je me suis rendue en Amérique du Nord et en Europe.

Pour toute une génération de musulmans, c’est ainsi qu’Ariel Sharon restera connu bien longtemps après avoir quitté ses fonctions : celui qui a unilatéralement érigé une barrière, pour l’essentiel une clôture, pour partie un mur, qui coupe des villages arabes en deux, empêche la circulation des Palestiniens ordinaires, paralyse l’économie locale et, en fin de compte, sépare des êtres humains.

Les critiques marquent un point - jusqu’à un certain point.

Il est vrai que le « mur » suscite, côté palestinien, d’hypothétiques lamentations. Lorsque je suis allée voir d’imposants blocs de béton aux environs d’Abou Dis [faubourg arabe de Jérusalem-Est], l’an dernier, un Arabe s’est approché de moi pour épancher sa tristesse. "Ça n’est pas bien, m’a-t-il dit, c’est dur."

"Pourquoi croyez-vous qu’ils l’ont construit ?" ai-je demandé.

L’homme a hoché la tête et répété : "C’est dur." Après un silence, il a ajouté : "Nous ne sommes pas deux peuples. Nous en sommes un."

"Comment expliquez-vous les bombes humaines ?" me suis-je étonnée tout haut.

L’homme a souri. "Je ne comprends pas", a-t-il répliqué. "Pas anglais. Merci. Au revoir."

Était-ce ce que j’avais dit ? L’inconvenance de ma remarque à propos des martyrs palestiniens ? Mais là encore, comment ne pas en parler ?

Après tout, cette barrière, certes construite par M. Sharon, est fille des « shahid », des auteurs d’attentats suicide que certains chefs palestiniens glorifièrent du titre de martyrs. Une roquette Quassam peut tuer deux ou trois personnes à la fois. Les bombes humaines font bien d’autres ravages. Depuis l’érection de la barrière, le nombre des attaques suicide a plongé, ce qui signifie que des vies d’innocents, arabes comme juifs, ont été ensemble épargnées. Un effort concret en vue de sauver la vie de civils justifie-t-il les épreuves endurées du fait de cette construction ? La fibre humanitaire en moi s’insurge, mais répond finalement que oui.

Il ne s’agit ici ni de nier, ni même de sous-estimer la souffrance arabe. Il m’a fallu me contorsionner comme une gymnaste d’occasion pour aider une Palestinienne à faire passer ses sacs à provisions par une fente dans le mur (de telles fentes, surveillées de près par les soldats israéliens, existent). Cela m’a fait réfléchir à la difficulté accrue de cette course d’obstacles pour des gens deux fois plus âgés que moi, qui doivent se rendre à l’un des grands points de contrôle officiels des environs.

Je suis consciente qu’Israël n’entend pas tant confiner les Palestiniens "à l’intérieur" [des Territoires] que laisser les bombes humaines "dehors". Mais, dans l’esprit de nombreux Palestiniens, Ariel Sharon n’a jamais vraiment tenu compte de l’humiliation ressentie par une sexagénaire arabe, dont la famille a cultivé la Terre sainte depuis des générations, quand elle doit montrer ses papiers à un immigrant éthiopien de dix-huit ans en uniforme de l’armée israélienne arrivé dans le pays huit mois plus tôt. En pareilles circonstances, barrières et murs paraissent cruellement gratuits.

Clôture ou non, en tout cas, Israël est une société assez ouverte pour tolérer des assignations en justice de la part d’associations qui refusent le moindre kilomètre du mur. M. Sharon lui-même a accepté d’en redessiner certaines parties quand la Cour suprême du pays a statué en faveur des plaignants. En quel autre lieu du Moyen-Orient Arabes et Juifs peuvent-ils ouvertement agir de concert pour contester, et faire changer, la politique nationale.

Je pensais à cela en observant une jeep de l’armée israélienne patrouillant aux abords de la fente à Abou Dis. Le véhicule était bourré de soldats qui, en retour, me regardaient filmer le graffiti anti-israélien griffonné par des militants occidentaux : "L’Écosse hait les vampires sionistes !" Je tournai ma caméra vidéo en direction des soldats. Nul ne m’intima de l’éteindre, ou de montrer ce que j’avais filmé. Mon chauffeur de taxi arabe était là, sans la moindre protection conférée par une plaque diplomatique ou un insigne de presse.

Comme tout(e) musulman(e), j’attends le jour où il n’y aura plus ni jeep ni mur à Abou Dis. Mais allons-nous dire aux martyrs auto-proclamés de l’islam que le peuple - non seulement les Arabes, mais les Arabes et les Juifs - "est un" ? Qu’avant la clôture, il y eu l’attentat ? Et que la barrière peut être démontée, mais que les victimes de la bombe ont disparu à jamais ?

Les jeunes musulmans, surtout ceux qui ont eu le privilège de faire des études, ne peuvent éluder ces questions comme le fit mon interlocuteur d’Abou Dis. En l’imitant, nous ne ferons que nous nuire à nous-mêmes. Après tout, une fois l’élection passée, nous ne pourrons plus nous en prendre à Ariel Sharon.