Chroniques pour la Paix : interview de l’écrivain David Grossman

Thème : Retrait de Gaza Une autre politique est possible

par David Chemla, David Grossman

"Aujourd’hui, la probabilité de paix est bien plus grande qu’auparavant. Mais les dangers sont aussi plus grands, car les extrémistes des deux côtés sentent qu’ils sont au pied du mur. "

 

Interview de l’écrivain israélien David Grossman, par David Chemla, président de La Paix Maintenant, diffusé le 25/03/05 sur Judaïques-FM.

David Chemla : Bonjour David. Il y a un an, j’étais chez toi à Jérusalem. A l’époque nous étions en pleine intifada, tu étais assez pessimiste, tu ne voyais aucune perspective pour sortir du conflit. Aujourd’hui, un an après, il y a eu la mort d’Arafat, les élections en Palestine, le plan de désengagement de Gaza, et tous ces événements semblent montrer un nouvel espoir. Comment analyses-tu la situation ?

David Grossman : Aujourd’hui, il y a bien plus de chances qu’un accord israélo-palestinien se réalise. Ariel Sharon, qui pendant près de 40 ans a fait pratiquement tout ce qui était possible pour faire échouer l’établissement de relations normales entre Israéliens et Palestiniens, Ariel Sharon qui pendant près de 40 ans a implanté les colonies précisément aux endroits qui pouvaient empêcher un accord de paix, ce même Ariel Sharon commence enfin à faire la seule chose juste, que nous à gauche, nous voulions voir réalisée au lendemain de la guerre des 6 jours , à savoir : commencer à évacuer les implantations et à établir un accord réel et douloureux avec les Palestiniens.

Mais dans le même temps, même si la probabilité de paix est bien plus grande, tout naturellement les dangers sont aussi plus grands, car les extrémistes des 2 côtés sentent qu’ils sont au pied du mur. Et ils deviendront encore plus extrémistes. Les Palestiniens, je suppose, tenteront de toutes leurs forces de mener des actions terroristes, je parle évidemment des groupes qui s’opposent à tout accord, et qui s’opposent peut-être même à l’existence d’Israël, ceux-là ne veulent pas d’un accord. Et du côté israélien également, je suppose que les colons - au moins une partie d’entre eux - emploieront tous les moyens en leur pouvoir pour empêcher la réalisation du plan de retrait. Je veux simplement dire que parmi les plus extrémistes des colons, il y a un intérêt évident à faire en sorte que le retrait de Gaza devienne un traumatisme national. Comment une telle chose est-elle possible ? ce serait un événement terrible ! je suppose que si un traumatisme national se produisait, si à Dieu ne plaise, des soldats ou des policiers ou des colons étaient tués au cours du retrait, de nombreuses années s’écouleraient avant qu’un chef de gouvernement n’ose faire évacuer d’autres implantations en Cisjordanie. Les colons ont besoin de quelques années, pas plus, pour rendre irréversible la situation en Cisjordanie, rendant impossible toute évacuation. C’est pourquoi le retrait de Gaza doit s’effectuer avec beaucoup de prudence, avec force, et surtout avec beaucoup d’intelligence et de sagesse.

David Chemla : Samedi soir 19 mars à Tel-Aviv, entre 10 et 15 000 manifestants se sont rassemblés à l’appel de la Coalition pour la majorité, cette Coalition avec Shalom Akhshav en son sein qui milite pour le soutien au plan de désengagement. Face aux 100 000 manifestants de droite qui se sont rassemblés en février contre ce plan, la manifestation de soutien semble être un échec relatif. C’est étonnant alors que tous les sondages montrent que près de 70% de la population approuve le plan de désengagement. Comment peux-tu expliquer ce manque de mobilisation de la gauche et du centre - encore que cela ne soit plus une question de droite ou de gauche ou du centre, c’est la majorité de la population qui soutient ce plan - ? Comment expliques-tu que cette majorité ne se soit pas manifestée dans la rue ?

David Grossman : Il s’agit d’un très petit nombre. Cela vient de la bonne et simple raison que la majorité des israéliens soutient Ariel Sharon, pense qu’Ariel Sharon fait exactement ce qu’il faut faire, et ce public a le sentiment que manifester n’a pas d’intérêt, car à la tête du gouvernement, il y a aujourd’hui un homme qui ne tient pratiquement pas compte de l’opinion publique. Ariel Sharon a réussi à faire en sorte que l’opposition n’existe presque plus, elle a été quasiment absorbée par le gouvernement, suite à l’entrée du Parti travailliste. De même, la coalition n’existe pas vraiment , elle sert en fait de chambre d’enregistrement à tout ce que fait Sharon. Il n’y a pratiquement pas d’opinion publique actuellement en Israël, elle s’est imposé une sorte de mutisme volontaire, elle a donné en quelque sorte à Sharon l’autorisation de faire ce qu’il voulait. De même, la presse ne s’exprime pratiquement pas, c’est une situation très très rare, on a le sentiment qu’il n’y a qu’un seul personnage qui agit sur le terrain. Et il est doté d’un grand pouvoir. De façon étrange, il paralyse tous les autres. A mon avis et à celui de beaucoup d’autres, il faut bien sûr le soutenir, tant qu’il accomplit les choses imposées par la réalité. Dommage qu’il n’ait pas fait cela il y a plusieurs années. Mais la grande question est : que va-t-il se passer après le retrait de Gaza, est ce que Sharon pense qu’ainsi il aura achevé ce qu’il devait faire ? En fait, Il faut poursuivre le retrait des implantations juives de tous les territoires occupés. Un certain nombre restera en place, en accord avec les Palestiniens, comme cela a été conclu lors des accords de Genève par exemple. Mais de façon générale, le plan de retrait signifie la reconnaissance de l’échec absolu de l’idéologie droitière du Grand Israël, idéologie selon laquelle Israël pourrait imposer aux Palestiniens un accord qui lui serait favorable, selon laquelle il aurait été possible de maintenir le contrôle militaire sur 3 millions et demi de personnes. Cette théorie s’est effondrée : Israël quitte Gaza non pas parce qu’il y a eu une négociation sérieuse avec les Palestiniens. L’idée du retrait de Gaza est née avant même l’élection d’Abou Mazen, elle est née sous la forme d’un retrait unilatéral. En réalité, Israël quitte Gaza car les Palestiniens, en fin de compte, ont réussi à faire passer à la majorité des Israéliens, y compris Ariel Sharon lui-même, l’idée selon laquelle il n’était pas possible de les dominer par la force. Et si c’est cela l’idée directrice, Israël devra se retirer également de la Cisjordanie - que les colons appellent Judée-Samarie. J’espère simplement qu’alors nous ne serons pas obligés de le faire après un conflit sanglant au cours duquel, à Dieu ne plaise, seraient tués de nombreux Israéliens et Palestiniens.

David Chemla : C’est effectivement là l’enjeu auquel sont confrontés à la fois les dirigeants israéliens et palestiniens. Il faut que cette sortie de Gaza se déroule au mieux. Qu’elle apporte sécurité aux deux populations et qu’elle représente un nouveau départ pour le peuple palestinien, en lui permettant de se développer grâce à l’aide internationale qui arrivera. Cette sortie de Gaza doit être un exemple pour la suite, mais il ne faut pas laisser aux seuls dirigeants le soin d’avoir la responsabilité de ce processus, comme cela s’était passé à l’époque d’Oslo. Les deux populations civiles doivent l’accompagner. C’est un engagement personnel de chacun. Et j’espère que cette fois on aura tiré les leçons de l’échec d’Oslo.