Ce qui se passe sur l’axe Philadelphie

Thème : Frontières, ligne Verte Diplomatie

Ha’aretz
mis en ligne le 19 septembre 2005
par Danny Rubinstein

retrouvailles de proches longtemps séparés, trafics, achats en masse provoqués par la disparité des prix, simple joie de traverser une frontière : tout cela a eu lieu ces derniers jours sur la frontière ouverte de facto entre l’Egypte et Gaza, qui rappelait, toutes proportions gardées, la chute du Mur de Berlin. Cette frontière ne restera probablement pas ouverte bien longtemps, mais elle signale un tournant diplomatique majeur

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Ha’aretz, 19 septembre 2005

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant

Ce week-end, plus de 150.000 personne (d’après les estimations des médias palestiniens) ont traversé la frontière entre Gaza et l’Egypte (axe Philadelphie). Les habitants l’ont traversée dans les deux sens, transportant ce qui leur semblait bon, sans aucun contrôle. C’était comme si toutes les discussions, propositions et arrangements qu’Israël avait évoqués concernant cette frontière n’avaient jamais existé. Le fait que des policiers palestiniens, et des policiers et soldats égyptiens ont pu fermer un certain nombre de points de passage ces deux derniers jours ne change en rien la conclusion : il n’y plus grand chose qu’Israël puisse faire en la matière.

Dans cet énorme flot de gens d’un côté à l’autre de la frontière, il y avait cet élément de réjouissance qu’on éprouve à voir une brèche dans une frontière, et aussi celui de retrouver des proches après des années de séparation. Le gouvernement israélien est inquiet à l’idée que des armes aient pu être infiltrées à Gaza pendant ces journées. Et les efforts immenses consentis par l’armée israélienne pour découvrir des tunnels par lesquels ces armes étaient infiltrées, ainsi que d’autres brèches dans la frontière, sont apparus ce week-end comme de vains sacrifices.

Mais le souci principal des habitants de Gaza n’était ni les réunions de famille ni les armes, mais l’économie. Pour comprendre cela , il faut simplement comparer les prix des deux côtés de la frontière. Un paquet de Marlboro coûte 5 shekels du côté égyptien, et 14 shekels à Gaza. Un agneau prêt à être abattu pour un repas du soir pendant le mois de Ramadan, qui commence dans 15 jours, coûte environ 200 shekels du côté égyptien, et 1.000 shekels à Gaza. Ces écarts de prix se retrouvent pour une longue liste de produits, en particulier les produits laitiers. Ainsi, il n’est pas surprenant qu’une chaîne de télévision du Golfe ait montré des magasins d’El-Arish (en Egypte) complètement dévalisés. Des dizaines de milliers d’habitants de Gaza, et en particulier les commerçants, se sont jetés sur ces magasins. D’après certaines estimations, en 3 jours, des biens d’une valeur de 15 millions de $ sont passés depuis le Sinaï vers Gaza.

Parmi les choses liées à cette disparition de frontières, il y a des informations concernant de grosses quantité de drogue entrées dans Gaza, des hommes recherchés par Tsahal qui, après des années de planque, sont allés se baigner à El-Arish. Des journalistes de Gaza rapportent que des étudiants gazaouis qui font leurs études au Caire se sont précipités vers la frontière pour rencontrer des proches qu’ils n’avaient pas vus depuis des années. Un chanteur égyptien célèbre est venu du Caire à Rafah et a traversé la frontière pour chanter dans des night clubs de Gaza.

Mais à part ces histoires humaines et la question économique, ce qui est véritablement important à propos de cette frontière est son aspect diplomatique. Le contrôle de ses frontières, de qui entre ou sort, est peut-être l’élément essentiel de la souveraineté. Ce n’est pas par hasard si les accords d’Oslo stipulaient qu’Israël conserverait le contrôle total des passages de frontière vers le territoire palestinien, dans la bande de gaza comme en Cisjordanie.

Dans cette perspective, on peut dire, sans négliger le traumatisme israélien dû au démantèlement de colonies à Gaza et en Cisjordanie, que l’évacuation de l’axe Philadelphie constitue un tournant diplomatique au moins aussi important que le plan de désengagement. Le gouvernement israélien peut se mettre en colère, tempêter et menacer à propos de ce qui s’est passé sur cette frontière ces derniers jours, et ce qui s’y passera à l’avenir, ceux qui détermineront ce qui s’y passera vraiment seront les deux pouvoirs souverains de chaque côté de la frontière : les gouvernements de l’Egypte et de l’Autorité palestinienne. Les Palestiniens le comprennent très bien. Vendredi dernier, Mahmoud Abbas s’est rendu sur la frontière, et du fait de ce contrôle de facto par l’Autorité palestinienne, il va être possible d’organiser samedi prochain une fête de l’indépendance sur le parvis de la Mouqata. "Venez en masse manifester pour la fête de l’indépendance et de la liberté - Depuis Gaza, en route vers la Cisjordanie et Jérusalem", proclament les panneaux et encarts qui annoncent l’événement.