Ce que nous ne pouvions pas dire pendant le désengagement

Thème : Israël : quel sionisme ? quelle identité ? Après le retrait de Gaza ?

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 14 novembre 2006
par Yaïr Lapid

le désengagement n’a pas été un désengagement d’avec les Palestiniens, mais il a marqué un divorce entre laïques et colons religieux nationalistes. Cet article renvoie à celui, célèbre, d’Amos Oz, "Enfin libres" : http://www.lapaixmaintenant.org/art...

http://www.ynetnews.com/articles/0,...

Yediot Aharonot, 15 octobre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Le premier anniversaire du désengagement est passé inaperçu. La dernière guerre et la maladie d’Ariel Sharon peuvent expliquer le phénomène, mais le silence général a quand même de quoi surprendre.

Ici ou là, il y a eu quelques tentatives de commémoration. La veille de Kippour, par exemple, le rabbin Youval Sherko a publié une tribune où il tentait de nous rappeler, quasi désespérément, que les habitants du Goush Katif méritaient des excuses. Autre exemple : au cours d’une conférence sur les médias à l’université Bar-Ilan, David Landau a été le premier rédacteur en chef à reconnaître que son journal, Ha’aretz, avait choisi de minimiser les affaires de corruption qui touchaient la famille Sharon parce que, selon lui, "une petite corruption (pots de vin) valait mieux qu’une grosse (l’occupation)."

Mais ces voix ont eu très peu d’écho. En fait, le seul endroit où l’on se rappelle et où l’on discute toujours intensivement du désengagement, c’est au sein du public national-religieux. Tous les autres secteurs, y compris la droite laïque, paraissent totalement indifférents.

Les informations sur les graves dysfonctionnements qui ont touché le processus de reclassement des colons évacués suscitent la sympathie, mais pas plus que celles qui touchent toutes les catégories défavorisées en Israël : les mères célibataires, les malades dont les médicaments ne sont plus remboursés, ou les habitants de Kiryat Shmona qui fouillent dans les décombres de ce qui fut leur maison.

Quand même, c’est étrange. Après tout, il s’est agi d’un événement majeur qui nous a placés, pour la première fois depuis l’affaire de l’Altalena [1]., au bord de la guerre civile. Qu’est-il arrivé pour que le désengagement soit relégué au même plan qu’une exposition de photos au Musée de Tel-Aviv ? Sommes-nous indifférents au sort des petites filles en pleurs du Goush Katif, ou à celui des jeunes gens qui s’étaient enfermés dans une synagogue de bord de mer ?

C’est comme si ce débat politique, qui avait dépassé toutes les limites, était maintenant remisé dans l’un des containers vides du point de passage frontalier d’Erez [entre Israël et la bande de Gaza]. Il semble parfois que le public national-religieux soit choqué bien davantage par cette disparition que par le désengagement lui-même.

Et on peut les comprendre : un an après, la grande question demeure sans réponse. Que s’est-il réellement passé là-bas ? Pourquoi était-ce si important ? Si urgent ? La réponse, déprimante, est que nous n’en savons rien.

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Le temps du réexamen

Maintenant que le désengagement n’est plus une question centrale dans notre vie, ni un événement qui soulève les passions, il est peut-être temps de le réexaminer. Le gouvernement d’Israël avait déclaré qu’il s’agissait d’une "nécessité nationale", mais ne s’est jamais soucié d’expliquer en quoi consistait cette nécessité.

Un jour, Ariel Sharon m’a pris à part dans la célèbre salle, en haut de la tour de son ranch, et m’a montré la vue qu’on avait sur Gaza. "J’étais assis sur cette chaise", dit-il, "j’ai regardé dehors et j’ai compris qu’il nous fallait sortir de là". Sharon aimait bien ce genre de démonstrations. Il aimait bien se présenter comme un simple fermier, ce qui servait en réalité à faire comprendre à chacun qu’il était un homme d’Etat intelligent et ouvert.

Mais ce n’était pas convaincant. Même ceux qui ont soutenu le désengagement de tout leur coeur n’ont pas compris son timing, son urgence, ni le gros effort qu’il a exigé. L’histoire du conflit israélo-palestinien regorge de meilleurs moments où le fait de rendre des territoires était plus approprié. Moments que l’Etat d’Israël a su ignorer avec succès.

C’est arrivé à cause des colons

Soit dit en passant, les colons maintiennent que toute l’affaire commence et finit avec les enquêtes de la police sur la famille Sharon. Ce qui est absurde : premièrement parce que, même en Israël, tout problème ne peut pas être ramené à une seule personne, et deuxièmement parce que le désengagement a été soutenu par la majorité de la Knesset et par la majorité des Israéliens, comme l’ont montré tous les sondages.

Ayant à l’esprit une année passée et une guerre, j’aimerais proposer une autre théorie : cela s’est passé, non pas malgré les colons, mais à cause des colons. Cela n’a rien eu à voir, ni avec la démographie, ni avec les Palestiniens, ni avec le désir de faire la paix, la faiblesse relative de Tsahal ni toute autre explication donnée. Derrière le désengagement, il y a eu une motivation totalement différente.

Cela a eu à voir avec la perte de l’équilibre entre la société israélienne et la société des colons, relation qu’Aba Kovner [2]décrivit jadis avec finesse : "Les Israéliens laïques ont besoin des religieux pour avoir des racines, les religieux ont besoin des laïques pour avoir une nation."

Depuis 20 ans, les nationalistes religieux ont fait un usage intensif de la nation laïque pour servir leurs objectifs, politiques et surtout religieux. "La majorité des habitants des colonies", écrivait récemment le rabbin Yoel Bin-Noun dans un article lugubre, "et en particulier leurs rabbins, ont cru réellement qu’ils allaient dans le sens de la rédemption, à cheval sur le dos de Sharon comme s’il était l’âne du Messie."

Le problème, c’est que les Israéliens n’aiment pas être prisc pour des ânes, et peu importe qui les chevauche.

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Les nationalistes religieux (comme tous ceux qui sont toujours certains d’avoir raison) n’ont pas saisi l’hostilité qu’ils suscitaient dans le secteur laïque avec les colonies illégales, les groupes juifs clandestins, la façon dont des colons militants se sont emparés de postes de responsabilité au sein des ministères du logement, de la construction et des transports, les routes de contournement dans les territoires, la violence des colons contre la police et l’armée, leur mépris à l’égard des tribunaux et - que ce soit justifié ou non - la rage des Israéliens contre l’assassinat d’un premier ministre comme moyen politique de modifier le cours de l’Histoire.

Certaines des choses que je viens de mentionner peuvent être des mythes plus que des faits, mais peu importe, car les Israéliens laïques étaient en colère, et perdaient patience. L’extrême arrogance des colons a également joué son rôle. Le mouvement un peu risible et d’avant-garde du rabbin Levinger [3] est devenu avec les années un groupe qui faisait savoir, de plusieurs manières, qu’il était supérieur à tous les autres Israéliens en termes de valeurs et d’idéologie. D’influents gourous ont poussé les religieux à "infiltrer les médias". Un officier de haut rang comme le général (de réserve) Yaakov Amidror a osé poser la question : "A part parler hébreu, en quoi les laîques sont-ils juifs ? Vous dites que vous vivez ici ? Les Arabes aussi, et ils n’en sont pas juifs pour autant."

Ces remarques montrent clairement le mépris affiché par les nationalistes religieux envers les Israéliens laïques qu’ils considèrent comme un ennemi à infiltrer.

En même temps, un autre mythe est apparu chez les colons : le public laïque est trop faible. Tel-Aviv est une bulle de gauche élitiste et hédoniste. Les laïques perdent "l’esprit israélien". Tout en se sentant supérieure par tradition, la deuxième génération des religieux nationalistes a commencé à croire à un autre mythe : Nous pouvons continuer à agir, se disaient les rabbins et leurs disciples. Les laïques ne feront rien, ils n’ont pas Dieu dans le coeur.

Pas par hasard

Mais problème : le public laïque a fini par réagir. Pas de gaîté de coeur, mais il l’a fait. La démocratie israélienne s’est rendu compte, davantage par instinct que par un processus conscient, qu’elle ne pouvait pas permettre à un groupe militant et minoritaire de la mener par le bout du nez.

Cela n’a pas été un hasard si la droite laïque n’a pas fait front commun avec les colons dans ce combat. Cela n’a pas été un hasard si les Israéliens, qui depuis 30 ans votent presque systématiquement à droite, ont soutenu à 70% le désengagement.

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Cette confrontation n’a jamais dépassé ses frontières d’origine, laissant les religieux nationalistes d’un côté, et le reste des Israéliens de l’autre. Les rabbins et les dirigeants civils des Territoires ont ragé constamment face à cet état de choses, peut-être parce qu’ils n’en comprenaient pas les signes, ou peut-être parce qu’ils étaient les seuls à les comprendre. En fait, le public religieux nationaliste a été le seul à discuter du problème. La vieille expression du rabbin Yoel Bin-Noun ("Nous n’avons pas réussi à nous implanter dans le coeur des Israéliens") est redevenu d’actualité.

Le deuxième paragraphe (jamais publié, bien sûr) de la célèbre lettre de Pinhas Walerstein (un des porte-parole des colons) qui appelait les soldats religieux nationalistes à désobéir aux ordres, disait : "Le nouveau gouvernement illégitime actuellement en place a réussi à combler le fossé entre le Likoud et les travaillistes avec pour seul désir de déraciner des colonies et d’expulser des Juifs de leur terre."

Evidemment, "désir" est un terme incorrect, mais au moins, Walerstein ne faisait aucune allusion aux Palestiniens, et disait ouvertement à ses partisans : C’est contre nous. C’est nous le problème. Ils ne veulent pas se désengager de Gaza, ils veulent se désengager de nous. La manière dont les colons ont tant serré les rangs est un exemple classique de la façon dont se comportent les mouvements radicaux en temps de crise : ils croient que "le monde entier est contre nous".

En vérité...

En vérité, personne n’a voulu se désengager d’eux. Les Israéliens ont simplement senti qu’il fallait donner aux colons une bonne leçon d’humilité et peut-être aussi de démocratie. Et la bande Gaza n’a pas été choisie pas hasard non plus. C’est une région sans grande importance religieuse. Ses habitants juifs étaient davantage des religieux nationalistes que des ultra-orthodoxes fanatiques, et Israël pouvait s’en débarrasser sans provoquer de schisme entre l’Etat et 250.000 de ses citoyens.

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Un an après, il semble que le processus de réhabilitation peut commencer. Une chose que l’on peut porter au crédit des étudiants des yeshivot, c’est qu’ils apprennent vite. Malgré l’outrage démontré lors de l’évacuation d’Amona [4], aucun mouvement de protestation de masse n’est apparu. Les gens font plus attention quand ils parlent. Les choses sont de nouveau en équilibre.

En même temps, quand on examine le désengagement avec des outils laïques (politiques, stratégiques et démographiques), cela ne dit rien qui vaille, et sûrement pas quand des Qassam continuent à pleuvoir sur Sderot et Ashkelon. Mais tous, nous avons appris une leçon. Le public en général a appris que nous avions besoin d’accords de paix, et les colons ont appris que leur pouvoir était limité.