Briser le silence

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

Common Ground News ServiceInternational Herald Tribune
mis en ligne le 3 avril 2007
par Steven Erlanger

A Jérusalem Ouest, un soldat israélien raconte ce que lui et ses camarades sont obligés de faire en Cisjordanie. Malaise dans la salle. Où il est question de mensonges et de miroirs

International Herald Tribune, 22 mars 2007

diffusé par Common Grounds www.commongroundnews.org

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Un soir, un groupe d’habitants de Jérusalem s’étaient réunis pour écouter les propos d’un soldat israélien, troublé par la manière dont lui et certains de ses homologues s’étaient conduits dans la Cisjordanie occupée.

La petite foule était un peu négligée, cheveux mal peignés et chaussures confortables plutôt qu’élégantes. Largement anglophones, les gens se situent quelque part à gauche dans le paysage politique israélien, et ont écouté avec attention Mikhael Manekin, 27 ans, parler calmement de ses quatre années de service dans la brigade d’infanterie "Golani" en Cisjordanie.

Manekin et ses camarades étaient souvent postés à des check points, près de Hebron ou de Naplouse, à contrôler les déplacements des Palestiniens et tenter de s’assurer que des candidats aux attentats suicides ne pénètrent pas en Israël. Les check points font partie du système de sécurité israélien, avec la barrière de séparation, qui protège Israël mais perturbe également la vie de Palestiniens ordinaires dont la préoccupation essentielle n’est pas d’exploser avec une bombe.

Manekin, lieutenant, est le président du groupe "Shovrim Shtika" (Briser le silence) [1] composé d’anciens soldats choqués par leur propre attitude et celle d’autres, qui ont décidé de réunir leurs histoires et de porter témoignage. Depuis 2004, ils ont recueilli les témoignages de plus de 400 soldats.

Il a parlé de ces soldats qui humilient ou frappent des Palestiniens pour que les foules restent en rang, de la manière dont on instruit les soldats à se montrer agressifs, mais aussi du fait que la plupart respectent des limites morales décentes. Il a parlé aussi de la peur de voir des centaines de personnes passer de la colère à l’émeute, cette peur qui s’empare de l’âme et rend des jeunes gens brutaux.

"Je ne pense pas qu’il s’agisse du problème de l’armée, c’est le problème de la société. Nous envoyons ces jeunes en notre nom. Et il n’y a aucun espace pour parler des mauvaises choses. Il ne suffit pas de dire : ’Mais il y a le terrorisme palestinien’. Il existe, mais c’est trop facile."

Après la guerre sans résultat de la guerre au Liban, les propos de Manekin ont provoqué un certain malaise, même auprès de ce public réuni au Centre Yakar pour la justice sociale, fondé en 1992 pour promouvoir le débat et le dialogue entre les Israéliens et leurs voisins. Dirigé par Benjamin Pogrund, éminent journaliste originaire de l’Afrique du Sud, ce centre affronte les problèmes difficiles, comme les Arabes israéliens, les colonies, l’orthodoxie religieuse et les attaques contre la démocratie.

Or, après la guerre du Liban, l’atmosphère en Israël est morose, avec le sentiment que ni l’armée ni le gouvernement n’ont fonctionné correctement. Le gouvernement est une chose, mais l’armée est l’institution phare d’Israël. Un beau film qui vient de sortir, "Beaufort 2000", sur les derniers jours de l’armée au Liban en 2000, est couvert de louanges pour avoir montré un soldat israélien sensible qui fait remplit bravement sa mission malgré la peur et les confusions habituelles aux niveaux politique et militaire.

Même si le fait de critiquer l’armée est tout à fait accepté dans la démocratie israélienne, et pas seulement à gauche, les propos de "Shovrim Shtika" en ont écorché plus d’un.

Un homme s’est levé pour dire que Manekin et ses amis nuisaient à Israël, et particulier à son image à l’étranger, pour le bénéfice de leur propre conscience. Dans le public, beaucoup ont approuvé de la tête. Grand et digne, 45 ans environ, l’homme dit que lui aussi avait servi en Cisjordanie, "et je suis fier de ce que j’y ai fait pour défendre les Israéliens."

"Il est crucial d’intimider les gens aux check points", dit-il, la voix un peu tremblante, "nous sommes si peu et ils sont si nombreux." Puis il rajouta : "Ces gens ne sont pas comme nous ! Ils nous mentent effrontément !"

Cela en fut assez pour Uriel Simon, 77 ans, professeur émérite d’études bibliques à l’université de Bar-Ilan, et colombe religieuse connue.

"Parlons de menteurs", dit-il, puis il fit une pause. "Mon père a été un menteur. Mon grand-père a été un menteur. Comment auraient-ils fait autrement pour traverser les frontières et arriver dans ce pays ? Nous avons survécu en mentant. Nous avons menti aux Russes, aux Allemands, aux Anglais ! Nous mentons pour survivre ! Je suis le fils de Jacob le menteur ! [2]. Et quant aux Palestiniens : bien sûr qu’ils mentent ! Tout le monde ment à un check point ! Nous aussi, nous l’avons fait !"

De nombreux Israéliens ont fui une Europe hostile (son père, Ernst, enseignant et fondateur avec Martin Buber d’un mouvement de paix pionnier, Brit Shalom, venait d’Allemagne). "Les Américains détestent les menteurs. Mais nous, nous sommes venus d’Europe, le pire endroit du monde, qui nous a donné à la fois le fascisme et le communisme."

Les Israéliens doivent se souvenir, dit-il. "La ligne jaune de Buber est entre ce qui est nécessaire, et donc permis, et ce qui ne l’est pas, et donc interdit."

Tout le monde a peur des miroirs, dit-il en réajustant sa kippa brodée sur ses cheveux blancs. "Nous détestons le miroir. Nous ne voulons pas nous voir dans la glace. Nous n’aimons pas les photos qu’on prend de nous. Nous disons : ’Oh, cela ne nous ressemble pas’. Nous voulons nous voir plus beaux que ce que nous sommes. Mais ici, il y a aussi des prophètes qui sont des miroirs qui n’ont pas peur des rois ni des généraux. Le prophète dit : ’Vous êtes laids’, et nous ne voulons pas l’entendre. Mais nous devons nous regarder dans le miroir, honnêtement et sans crainte."

L’armée joue un rôle central en Israël, et les problèmes sont compliqués, dit-il. Au début de la guerre de l’été dernier, comme au début de chaque guerre, y compris celle en Irak, "il y a une euphorie qui vient d’une croyance quasi irrationnelle dans la force et la puissance, où le glaive peut couper tous les lents processus."

C’est tellement enivrant si, comme Israël, "on a une telle force dont on ne peut pas se servir, et que d’un seul coup, si, on peut."

Mais l’euphorie ne dure jamais longtemps, dit-il. "Nous bombardons le Sud-Liban comme des fous, et pourtant, ils continuent à nous envoyer des missiles."

Le sentiment de frustration est encore plus intense "pour un peuple comme Israël, forcé de vivre par le glaive, car qui va sauver ce petit Etat ? L’ONU ? La bonne volonté des Américains ? Nous serions écrasés 10 fois avant que l’Amérique se réveille, si même elle veut se réveiller. Donc, n’importe quel enfant de 10 ans connaît l’importance de l’armée. Et plus on en a besoin, plus on en attend."

A la fin de la soirée, Uriel Simon a dit qu’il était allé parler à l’homme qui avait été si énervé. "Il m’a dit : ’tu ne me croiras peut-être pas, mais je suis d’accord avec 90% de ce que tu as dit." Simon a ri doucement. "Cela montre dans quelle confusion il se trouvait."