Boycotter le Hamas ? La question fait débat chez les experts en Israël

Thème : Après la victoire du Hamas

The Jewish Daily Forward
mis en ligne le 10 février 2007
par Orly Halpern

En Israël, après la victoire électorale du Hamas, il y avait un quasi consensus sur la nécessité de boycotter le Hamas. Au sein de la communauté des experts en sécurité, les avis sont aujourd’hui beaucoup plus partagés. Article écrit avant l’annonce de l’accord de La Mecque, mais cela ne change rien au fond

The Forward, 9 février 2007

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Alors que les leaders palestiniens se rendaient à La Mecque cette semaine dans un dernier effort de paix entre le Fatah et le Hamas, des sources haut placées à Jérusalem parlaient de doutes grandissants au sein de l’establishment israélien à l’égard de la politique actuelle de boycott du Hamas.

"Des gens, au sein de différentes instances gouvernementales, sont bien conscients de la nature problématique de la politique actuelle, et ils sont inquiets du risque croissant d’un effondrement de l’Autorité palestinienne", dit Gidi Grinstein, président de l’institut Re’out, un think tank qui conseille régulièrement les responsables au gouvernement.

Les pourparlers de La Mecque ont pour but de réunir le Fatah laïque et le Hamas islamiste dans un gouvernement d’union, dont les dirigeants arabes espèrent qu’il sera acceptable aux yeux d’Israël et de la communauté internationale en tant que partenaire de négociation. Depuis la victoire du Hamas aux élections législatives et la formation d’un gouvernement contrôlé par lui, l’Autorité palestinienne est soumise à une quarantaine internationale rampante, économique et diplomatique. Les puissances occidentales, emmenées par les Etats-Unis et l’Union européenne, insistent pour que le boycott ne soit levé que lorsque le Hamas aura respecté leurs trois conditions : reconnaître Israël, renoncer à la violence et accepter les accords israélo-palestiniens signés précédemment.

Le chef du Fatah, le président Mahmoud Abbas, cherche à amener le Hamas à faire partie d’un gouvernement d’union qui honorerait les trois conditions, même si le Hamas lui-même ne le fait pas.

Les dirigeants israéliens ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas coopérer avec ce plan. "Les compromis avec des extrémistes ne feront rien avancer, mais peuvent mener à davantage de stagnation", a dit à Abbas la ministre des affaires étrangères Tzipi Livni lors d’une récente rencontre en Suisse.

Toutefois, un nombre croissant d’experts israéliens en sécurité poussent Jérusalem à surmonter ses réticences et à ouvrir un canal de communication avec le Hamas. Le général (en retraite) Shlomo Gazit, ancien chef du renseignement militaire, a qualifié les trois conditions posées par Israël et ses alliés de "ridicules, ou de prétextes pour ne pas négocier."

"Seul un pays qui souffre d’un complexe d’infériorité demande à tout le monde de l’aimer", dit Gazit, actuellement analyste à l’Institut national des études de sécurité à l’université de Tel-Aviv. "Il faut négocier sur des problèmes concrets, et non sur des questions de déclarations. Je suis pour entamer des négociations dès aujourd’hui, alors même que la violence continue, et pour signer un accord qui prendra effet quand elle cessera. Pourquoi les Palestiniens cesseraient-ils de se battre contre nous tant qu’ils ne savent pas que de notre côté, nous sommes prêts à un accord ?"

Du côté palestinien, des voix dans et en dehors du Hamas soutiennent que le mouvement a reconnu Israël de facto, et que les différences entre le Fatah, qu’Israël considère comme un partenaire, et le Hamas, n’ont aujourd’hui plus beaucoup de sens dans les faits. "La seule différence est que le Fatah a reconnu Israël, alors que le Hamas offre une hudna", dit Ali Jarbawi, spécialiste de science politique à l’université Bir Zeit, qui utilise le mot qui désigne une trêve à long terme. "La différence est plus sémantique que réelle."

En particulier, des analystes palestiniens et israéliens rappellent une interview du 10 janvier où Khaled Mesh’al, chef politique du Hamas en exil à Damas, avait dit à l’agence Reuters qu’il reconnaissait l’existence d’Israël, sinon sa légitimité. “"En tant que Palestinien d’aujourd’hui, je parle d’une exigence palestinienne et arabe d’un Etat dans les frontières de 1967", avait dit Mesh’al. "Il est vrai qu’il y aura une entité ou un Etat nommé Israël sur le reste de la terre palestinienne." [1]

Le Hamas a également assoupli son refus pur et simple des accords précédents signés avec Israël, en disant qu’il les "respecterait". Israël, les Etats-Unis et Abbas lui même exigent du Hamas qu’il "s’y engage".

Un certain nombre de Palestiniens modérés affirment que les concessions du Hamas sont un début. "Israël doit prendre en considération ces signaux et les traiter en conséquence", dit Jamal Nazzal, porte-parole du Fatah. "Le Hamas a donné suffisamment de signaux positifs disant qu’ils s’accommoderaient d’un Etat palestinien à côté d’Israël. Nous n’exigeons pas d’eux qu’ils reconnaissent Israël."

Pour une grande partie des Israéliens, aussi bien à gauche qu’à droite, la reconnaissance de la légitimité d’Israël est un minimum, et le refus du Hamas de céder sur ce point suffit à lui dénier la légitimité internationale qu’il réclame. Certains pensent que l’objectif ultime du Hamas est la destruction d’Israël, ce qui interdit les négociations avec le Hamas, même si celui-ci reconnaissait Israël. "Le Hamas cherche à être reconnu pour pouvoir recevoir de l’argent, puis pour combattre Israël, le judaïsme et le reste", dit le colonel (réserve) Shaul Arieli, l’un des artisans de l’Initiative de Genève.

Contre cette opinion, d’autres experts en sécurité, eux aussi de gauche comme de droite, affirment que le contact avec le Hamas pourrait être la meilleure des mauvaises alternatives dont dispose Israël. "Cela peut ne pas marcher, mais ne sommes-nous pas assez forts pour essayer ?" dit l’ancien chef du Mossad Ephraïm Halevy, qui a conseillé les premiers ministres Itzhak Shamir et Ariel Sharon. Selon lui, Israël doit accepter l’offre du Hamas d’une trêve à long terme et tenter de négocier, car le mouvement islamiste est respecté par les Palestiniens et qu’en général, il respecte la parole donnée. Il souligne que la cessation des attentats contre Israël que le Hamas a déclarée il y a deux ans a été largement respecté. "Ce ne sont pas des gens très agréables, mais ils sont très très crédibles."

La question de la politique à mener vis-à-vis du Hamas a gagné en urgence depuis décembre, avec les affrontements armés à Gaza entre le Hamas et le Fatah, qui ont fait plus de 100 morts. Pour certains dirigeants israéliens, ces affrontements pourraient constituer une occasion, en affaiblissant les Palestiniens. Jérusalem et Washington ont fourni de l’aide à Abbas, apparemment dans l’espoir qu’il sortirait victorieux et qu’il serait alors en position de négocier efficacement avec Israël.

Pour d’autres, le chaos pourrait provoquer l’effondrement de l’Autorité palestinienne. Si cela se produisait, "la responsabilité qui pèserait sur les épaules d’Israël serait énorme, économiquement, administrativement et militairement", dit Grinstein, conseiller du gouvernement israélien. Cette menace est largement reconnue au gouvernement, dit Grinstein, mais les politiques sont incapables de changer de direction. "Le gouvernement israélien est coincé. C’est le Hamas qui dispose de la discipline organisationnelle nécessaire pour prendre des décisions et les faire appliquer, alors que le Fatah est totalement fragmenté, sans contrôle central, et est engagé dans le terrorisme contre Israël. Le dilemme, c’est qu’idéologiquement, nous ne pouvons pas traiter avec le Hamas, alors que nous pouvons traiter avec le Fatah."

Gaï Ma’ayan, analyste politique qui a conseillé le gouvernement, a une formule encore plus brutale : "Le gouvernement a grimpé très haut dans un arbre avec sa politique anti-Hamas, et maintenant, il ne sait plus comment en redescendre."

Shlomo Gazit, quant à lui, pense que la véritable raison pour laquelle Israël ne veut pas parler avec le Hamas est qu’il n’est pas encore prêt à faire les sacrifices nécessaires pour parvenir à la paix avec les Palestiniens : "Pourquoi ne négocions-nous pas avec Bachar Assad ? Parce que nous en connaissons le prix, et que nous ne sommes pas prêts à le payer. La même chose vaut avec les Palestiniens."

Les responsables du Hamas, pour leur part, accusent essentiellement l’homme fort du Fatah, Mohammed Dahlan. Un haut responsable du Hamas en Cisjordanie nous a déclaré que son mouvement était prêt à négocier sur un Etat palestinien qui coexisterait à côté d’Israël. La raison pour laquelle les combats Fatah-Hamas continuent, dit-il, "est que Dahlan et ses hommes veulent être au gouvernement." Dahlan semble être l’héritier d’Abbas et il est considéré comme proche de Washington. Certains responsables du Hamas l’accusent d’avoir ordonné les premières attaques à Gaza qui ont déclenché les affrontements de ces dernières semaines.

"Ils ne veulent pas que le Hamas fasse la paix avec Israël ou négocie avec lui", dit ce responsable du Hamas en parlant de Dahlan et de ses alliés au Fatah. "Ils veulent que le Hamas combatte Israël. Et vous savez pourquoi ? Parce que si le Hamas combat Israël, Israël aura besoin de Dahlan. Si le Hamas ne se bat pas contre Israël, à quoi Dahlan servirait-il ? Ils ne veulent pas que le Hamas gouverne ni qu’il parle avec Israël."

Cette même source au sein du Hamas a rejeté l’idée, largement répandue en Israël, selon laquelle le Hamas est opposé par principe à toute négociation avec l’Etat juif : "Non.Que signifie une hudna ? Cela signifie que nous devrons nous asseoir et nous mettre d’accord sur beaucoup de choses, même si c’est par l’intermédiaire d’un tiers. Nous avons dit aux ministères (Hamas) que si leur travail exigeait de s’asseoir avec des Israéliens, ils pouvaient le faire."