Boxez un gaucho, sauvez la patrie : Israël redécouvre la violence politique

par Asher Schechter

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Image video – La manifestation du 12 juillet à Tel-Aviv (capture d’écran) :

http://m.youtube.com/watch?v=9DuKTI7caiA

Ha’Aretz, le 25 juillet 2014

http://www.haaretz.com/news/feature...

« Parfois, on dirait que deux conflits se déroulent ici. Sur un front, Tsahal traque les terroristes du Hamas ; et sur l’autre, des membres du gouvernement vont l’amble avec des bandes de hooligans traquant “les ennemis de l’intérieur” : ceux qui parlent autrement », écrit le romancier Etgar Keret dans l’édition week-end de Yédioth A’haronoth.

La moindre contestation est trahison et mérite comme telle la peine capitale : L’actrice Gila Almagor, emblème national du théâtre israélien, est l’objet d’une campagne haineuse d’injures assorties de menaces de mort pour avoir qualifié de “honte” [1] le sort infligé à Mohammed Abu-Kheira, l’adolescent arabe brûlé vif en représailles de l’assassinat des trois jeunes Israéliens enlevés au Goush Etzion.

Une “guerre domestique” ici décrite et analysée par Asher Schechter, qui rapporte ce tweet de sombre augure : « Le prochain Emil Grunzweig [2] est parmi nous. Il ne le sait pas encore, c’est tout. »

Un samedi soir normal, caniculaire, au centre de Tel-Aviv. Les cafés sont bondés, menace de roquettes ou pas. Place Habima, quelques dizaines de militants de gauche protestent contre l’opération Bordure protectrice. Des dizaines de contre-manifestants de droite font leur apparition.

Les deux clans sont séparés par un fin cordon de police, mais les choses partent en vrille. Tout le monde crie. Des pancartes, dont certaines peignent les soldats de Tsahal en terroristes, sont déchiquetées, des œufs lancés. La violence monte, des gens sont tabassés.

Tout à coup, une sirène. Chacun se précipite vers l’abri le plus proche – le même abri. Gauche et droite se massent ensemble, la colère aux yeux, avec un unique policier pour empêcher les gens de se jeter les uns sur les autres.

La pause ne dure pas longtemps. En l’espace d’une minute on entend éclater les roquettes interceptées par le Dôme de fer, et chacun retourne à l’extérieur et reprend ce qu’il y avait abandonné.

Une horde se regroupe maintenant, surtout faite d’adolescents en colère, certains torse nu dans la chaleur de la nuit, d’autres portant à leur insu des T-shirts néo-nazis, et hurlant des slogans tels que « Mort aux Arabes », « Mort aux gauchistes ».

Ils triomphent rapidement des restes de la manifestation de gauche, puis partent au saccage. Ils dévastent des cafés identifiés comme de gauche, vandalisent, passent les gens à tabac. Ce n’est qu’après une longue nuit et quelques blessures qu’ils finissent par arrêter.

David Chemla, passant par là, tente de calmer le jeu... David Chemla, passant par là, tente de calmer le jeu... Capture d’écran (même vidéo)

Bienvenue au Moyen-Orient

C’est arrivé la semaine dernière, puis de nouveau quelques jours plus tard, au même endroit : la place Habima, point de départ de tous les rassemblements politiques depuis les manifestations pour la justice sociale de 2011. On qualifiait alors l’endroit de « place Tahrir israélienne », un symbole de la maturation du discours politique dans un pays qui – disait-on alors – avait finalement transcendé les lignes partisanes de la gauche et de la droite [3]. Maintenant, au même endroit, le discours avait régressé de plusieurs décennies, en un vigoureux rappel à l’ordre : revendiquer la justice sociale est bel et bon, mais nous sommes au Moyen-Orient.

De semblables affrontements eurent lieu à Haïfa ce lundi. À Jérusalem, des bandes d’extrémistes attaquèrent des dizaines d’Arabes et des commerces leur appartenant. À Tel-Aviv, une manifestation pacifique tourna quasiment au lynchage.

Presque partout, on assiste aux mêmes scènes – les manifestants, de droite et de gauche, juifs et arabes, se jettent mutuellement à la tête leur haine, et parfois quelques objets plus tangibles, tout en agitant des drapeaux.

Alors que les pertes de l’opération Bordure protectrice vont croissant, il se produit quelque chose de sinistre dans les rues des plus grandes villes d’Israël. Les Israéliens semblent avoir redécouvert la contestation violente, un phénomène vu pour la dernière fois au cours de la deuxième Intifada. Tandis que les soldats combattent à Gaza, des extrémistes de droite ont monté des milices ad-hoc pour combattre sur le front intérieur.

Rap, nationalisme et haine

L’un des fers de lance de ce mouvement montant est, cela porterait presque à rire, un rappeur nommé Yoav Eliasi, mieux connu sous son nom de scène, The Shadow (l’Ombre). Eliasi connut la célébrité, ainsi que son ami le rappeur Subliminal, durant la deuxième Intifada. Tous deux représentaient une nouvelle face du hip-hop israélien : en colère, fièrement nationalistes, et presque risibles par leur sens du devoir.

L’intifada s’est tarie et la carrière d’Eliasi avec elle – jusqu’il y a peu, lorsqu’il rassembla par le biais de sa page Facebook un groupe d’activistes de droite, sous le nom de “Lions de l’Ombre”, afin d’attaquer les manifestations de gauche opposées à la guerre et de les disperser. Le groupe comprend des militants d’autres organisations extrémistes, telles Lehava et Kahana ’Haï [4].

« La gauche radicale, écrit l’Ombre sur Facebook, est l’ennemi véritable, en marche parmi nous. »

Comme par hasard, le retour d’Eliasi à la vie publique a coïncidé avec la sortie de son nouveau single, One Blood (Un Seul Sang).

Avant la manifestation du 12 juillet contre la guerre, place Habima, Eliasi avait appelé ses “lions” à se joindre à lui pour la briser. Ils ont obéi. Peu après, il écrivait à ses partisans : « Maintenant, mes lions, il est temps de vous jeter un autre bon à rien de gauche, en manque de rééducation, à mastiquer. » Son message lui valut des dizaines de réponses enthousiastes vouant Arabes et gauchistes à la mort.

Ironie des choses, certains de ses lions vandales arboraient des T-shirts siglés « Good Night Left Side », avec le dessin d’un homme jetant son vélo à la tête d’un militant de gauche. Ce T-shirt devrait paraître familier aux Européens : les néo-nazis le portent fréquemment.

Le graffiti était sur le mur [5]

La montée des milices politiques ne se limite hélas pas à l’Ombre ou à ses mignons. Non plus qu’elle n’est sortie du néant. Elle survient après des années et des années d’un déclin du soutien apporté à la gauche, dont on peut faire remonter le début à la deuxième Intifada, voire avant. Ces dix dernières années, Israël a traversé un lourd processus de radicalisation à droite : la gauche, aujourd’hui, a moins de 30 sièges sur 120 à la Knesseth.

De facto, il n’est plus légitime d’être de gauche en Israël. Les gens de gauche sont devenus de tels parias en Israël que lors des dernières élections, Shelly Yachimovich, alors à la tête du parti travailliste se défendit avec véhémence, elle et son parti (le parti travailliste de Rabin et Peres !), d’avoir jamais été de gauche.

Le terme en fait est devenu péjoratif, à peine distancé par “Nazi” en tant que repoussoir. L’humoriste Orna Banai a été bannie cette semaine d’une campagne publicitaire, après s’être décrite avec légèreté comme « une étrange femme de gauche avec un penchant pour les Arabes ». Être de gauche est devenu si tabou qu’on ne peut même pas en rire.

Tout ce qui reste de la gauche israélienne tient dans ces manifestations de rue, chétives et vaguement pitoyables. Actuellement, ce moyen si peu efficace est lui-même sous la menace de tyranneaux extrémistes, que viennent légitimer l’apathie de la majorité silencieuse et l’aveuglement de politiciens auxquels la haine profite.

Voilà ce qui se passe quand les gens s’entendent dire encore et encore que la gauche est « l’ennemi de l’intérieur ». Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils veuillent « aider » l’armée dans son combat contre les ennemis d’Israël. Et c’est cette même énergie, l’énergie d’une populace frustrée et furieuse, qui a conduit à l’enlèvement et au meurtre de Mohammed Abu Khdeir.

Mardi, le reporter de la BBC, Feras Khatib, s’est entendu attaquer sur les ondes – apparemment par un Israélien. Sur le “front intérieur” , tout Israélien peut devenir une armée à lui seul.

Les militants de gauche ont peur. Toute personnalité osant chuchoter un propos vaguement colombe est vilipendée dans les media et sur les réseaux sociaux. « Le prochain Emil Grunzweig, disait un tweet cette semaine, est parmi nous. Il ne le sait pas encore, c’est tout. »

Sur le “front intérieur”, comme on dit, il semble que les ombres gagnent.

NOTES

[1] “Bousha”, selon ses termes. Propos saisis au vol sur le canal de diffusion à l’étranger des chaînes publiques israéliennes, Ha’Arouts ha’Israeli, qui retransmettait hier samedi l’émouvant récit du harcèlement dont elle est l’objet.

[2] En référence au militant de Shalom Akhshav tué par une grenade lors d’une manifestation contre la guerre au Liban à Jérusalem en 1983.

[3] Les manifestations ici décrites ont vu s’affronter extrême-gauche et extrême-droite israélienne. Mais la “gauche”, qui en Israël se confond de longue date avec le mouvement colombe, va se réduisant au profit du centre à la bannière sociale, tandis que la “droite” va se radicalisant à l’extrême sous la pression du mouvement colon. La confusion entretenue par l’hébreu entre “gauchiste” et “de gauche” sous la même étiquette (smolani) sert d’autant mieux les intérêts de la droite radicale que ses propres partisans sont plus volontiers dits “de droite” que “d’extrême-droite” – même quand ils flirtent avec la symbolique néo-nazie !

[4] Respectivement mouvement contre les unions inter-raciales (précision de l’auteur) ; et résurgence de Kach, comme son nom le crie – le parti raciste de Kahana frappé en Israël d’interdiction.

[5] Outre l’attentat de septembre 2008 contre Ze’ev Stenhell,

http://www.lapaixmaintenant.org/Ste...

rappelons pour ce qui concerne directement Shalom Akhshav la campagne d’intimidation dont ’Hagit Ofran, à la tête de l’Observatoire des colonies, a été victime – avec des graffitis menaçants sur sa porte et dans sa cage d’escalier, frappées du slogan « Price Tag » (représailles) comme tant de murs, voire de tombes, dans les Territoires – en revendication des actions menées contre tous ceux qui osent s’opposer à la colonisation.

Pour en savoir plus, voir le communiqué des American for Peace Now traduit sur notre site en septembre 2011 :

http://www.lapaixmaintenant.org/Le-...

Et sur Wikipedia :

http://en.m.wikipedia.org/wiki/List...