Bon voyage, Mohammed


Ha’aretz, 24 janvier 2010

[->http://www.haaretz.com/hasen/spages/1144458.html]

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant


L’annonce par le député Mohammed Barakeh de son intention de se joindre à
la délégation parlementaire israélienne à Auschwitz, la semaine prochaine,
a déclenché un débat surchauffé dans la presse arabe israélienne.

Beaucoup ont considéré cela comme un geste positif qui suivait les efforts
d’autres membres de la communauté arabe de se rapprocher des Juifs et
d’améliorer les relations entre les deux communautés, dont la création
d’un petit musée de la shoah à Nazareth [ [ ]] et la visite conjointe à
Auschwitz de 260 éducateurs, leaders religieux et municipaux juifs et
arabes israéliens en mai 2003, emmenés par le père Shoufani [ [ ]]. Cette
visite du père Shoufani avait déclenché une controverse, et Mohammed
Barakeh, dirigeant du parti Hadash, l’un des partis arabes les plus
importants, jette aujourd’hui un peu plus d’huile sur le feu par cette
décision. Près de la moitié des réactions dans les médias ont été
négatives (dont beaucoup sont dues à des rivalités politiciennes), la
plupart de ces réactions négatives tournant autour de la visite
elle-même, son sens, son timing et son cadre.

L’annonce de sa visite par Barakeh na pas encore déclenché pareil débat
chez les Juifs israéliens. Certes, quelques groupes d’extrême droite l’ont
bien appelé à ne pas se rendre à Auschwitz, en prétendant qu’un
Palestinien n’avait pas sa place dans une délégation parlementaire
israélienne en un tel lieu symbolique, et exigeant du président de la
Knesset qu’il interdise la participation du député arabe. Mais Barakeh,
issu d’une famille forcée de fuir le village de Safuriya, peut offrir un
pont possible entre les versions historiques juive et palestinienne.
Safuriya a été détruit par les forces juives en 1948, et aujourd’hui, le
moshav de Tzippori se trouve sur ses ruines.

Barakeh lui-même affirme que nous ne devons pas comparer la Shoah à
l’histoire tragique des Palestiniens, mais il pense que Juifs et Arabes
doivent comprendre le sens qu’ont les deux événements pour chacune des
deux populations. En cela, il fait un acte courageux pour aider les deux
côtés à affronter les stéréotypes traditionnels réciproques. Une photo de
Barakeh, recueilli sur l’endroit où tant de juifs ont été assassinés, et
ses expressions d’empathie, pourraient toucher l’âme des Juifs.

L’opinion juive considère souvent les députés arabes comme les
représentants de l’ennemi et les accuse d’exploiter et de faire monter les
tensions entre les deux communautés. Les Juifs peuvent percevoir les
hommes politiques arabes comme des représentants provocateurs des
Palestiniens, pensant que les députés devraient se consacrer uniquement à
leurs préoccupations intérieures et aux droits civiques, plutôt qu’à des
sujets d’ampleur régionale. En fait, les députés arabes consacrent bien
une grande partie de leur temps à des sujets intérieurs, même si cela ne
se voit pas dans les médias en hébreu.

Les citoyens arabes d’Israël se partagent probablement à égalité
concernant la visite de Barakeh, mais nombreux parmi ceux qui s’y opposent
suggèrent qu’il est trop tôt pour faire preuve d’empathie pour les Juifs
d’Israël, car ils sont responsables de la discrimination continue et de la
marginalisation des Arabes du pays, sans parler de l’oppression de leurs
frères palestiniens dans les territoires occupés. D’autres considèrent
comme problématique la participation de Barakeh à une délégation
parlementaire israélienne car ils craignent qu’elle ne soit perçue comme
un signe d’acceptation de la version juive de l’histoire et ne renforce
ainsi l’argument que ce sont les Juifs – et non les Arabes – qui sont les
victimes. Certains Arabes pensent que les gestes d’empathie doivent être
faits pas la majorité [juive] d’Israël et non par sa minorité. Pareil
geste de la part d’un homme politique arabe devrait être un « prix » donné
aux Juifs seulement une fois qu’ils auront fait preuve de compréhension et
offert l’égalité civique aux citoyens arabes.

Cela dit, ma sympathie va vers ceux qui disent que la responsabilité de
bâtir ensemble une société ne repose pas seulement sur les épaules des
Juifs, mais aussi sur les épaules de ceux qui ont le plus à gagner à une
société équitable : la minorité arabe en Israël. Nous devons prendre en
main notre destin sans attendre que les Juifs décident de ce qu’il faut
faire de nous.

En même temps, il nous faut défier les stéréotypes. Le citoyen arabe ne
doit pas être perçu par les Juifs à travers le prisme de la sécurité et de
la politique, mais aussi comme un être humain capable d’empathie pour ses
concitoyens, une personne à l’esprit et au cœur ouverts, et comme un
intellectuel qui pose des questions difficiles, non seulement à l’ « autre
», mais aussi à lui-même.

Ainsi, la décision de Barakeh n’est pas seulement courageuse, elle
constitue aussi une démarche politique intelligente, capable de contribuer
au changement de la société et du discours politique et national sur les
Arabes en Israël. Aujourd’hui, les députés arabes ne sont pas considérés
comme des partenaires légitimes d’une coalition gouvernementale. Ce tabou
peut être levé. Peut-être, maintenant, Barakeh et ses pairs arabes à la
Knesset gagneront-ils en légitimité et accèderont plus facilement aux
médias en hébreu. Peut-être, maintenant, les députés arabes
commenceront-ils à s’adresser à la communauté juive, et peut-être cette
communauté commencera-t-elle à écouter.

Alors, bon voyage, Mohammed Barakeh, et puisses-tu nous retourner avec une
force renouvelée. Ton rôle est plus important que jamais : tu es en
première ligne du dialogue, et non du débat avec la communauté juive. Un
dialogue qui manque depuis que 13 citoyens arabes ont été tués par la
police israélienne pendant les heurts d’octobre 2 000. Demeurent les
questions : qui sera ton partenaire pour ce tango du côté juif ? Et
combien, au sein de la communauté arabe, te soutiendront ?