Bon voyage, Mohammed

Thème : Comprendre l’Autre Arabes israéliens

par Mohammad Darawshe

Au cours du voyage que nous avons organisé fin octobre en Israël et dans les territoires, nous avions rencontré à Nazareth des représentants du conseil municipal. L’un d’entre eux, ancien chef de cabinet du Maire, nous avait dit que les mots « nefesh yehoudit » (âme juive) chantés dans l’Hatikva, l’hymne national israélien, ne parlait pas à son âme. Cette vérité n’aurait sans doute pas pu être prononcée publiquement il y a seulement une dizaine d’années. Mais le chemin, non pas vers la réconciliation, mais vers la compréhension, préalable nécessaire au compromis, ne passe-t-il pas obligatoirement par la découverte des cauchemars de l’autre, comme nous l’a dit le même jour le père Shoufani ? Et en ce sens, le voyage que s’apprête à faire à Auschwitz Mohammad Barakeh, dirigeant du parti Hadash, est sans doute plus important que celui effectué en ce moment dans la région par George Mitchell le représentant d’Obama.

Ha’aretz, 24 janvier 2010

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

L’annonce par le député Mohammed Barakeh de son intention de se joindre à la délégation parlementaire israélienne à Auschwitz, la semaine prochaine, a déclenché un débat surchauffé dans la presse arabe israélienne.

Beaucoup ont considéré cela comme un geste positif qui suivait les efforts d’autres membres de la communauté arabe de se rapprocher des Juifs et d’améliorer les relations entre les deux communautés, dont la création d’un petit musée de la shoah à Nazareth [1] et la visite conjointe à Auschwitz de 260 éducateurs, leaders religieux et municipaux juifs et arabes israéliens en mai 2003, emmenés par le père Shoufani [2]. Cette visite du père Shoufani avait déclenché une controverse, et Mohammed Barakeh, dirigeant du parti Hadash, l’un des partis arabes les plus importants, jette aujourd’hui un peu plus d’huile sur le feu par cette décision. Près de la moitié des réactions dans les médias ont été négatives (dont beaucoup sont dues à des rivalités politiciennes), la plupart de ces réactions négatives tournant autour de la visite elle-même, son sens, son timing et son cadre.

L’annonce de sa visite par Barakeh na pas encore déclenché pareil débat chez les Juifs israéliens. Certes, quelques groupes d’extrême droite l’ont bien appelé à ne pas se rendre à Auschwitz, en prétendant qu’un Palestinien n’avait pas sa place dans une délégation parlementaire israélienne en un tel lieu symbolique, et exigeant du président de la Knesset qu’il interdise la participation du député arabe. Mais Barakeh, issu d’une famille forcée de fuir le village de Safuriya, peut offrir un pont possible entre les versions historiques juive et palestinienne. Safuriya a été détruit par les forces juives en 1948, et aujourd’hui, le moshav de Tzippori se trouve sur ses ruines.

Barakeh lui-même affirme que nous ne devons pas comparer la Shoah à l’histoire tragique des Palestiniens, mais il pense que Juifs et Arabes doivent comprendre le sens qu’ont les deux événements pour chacune des deux populations. En cela, il fait un acte courageux pour aider les deux côtés à affronter les stéréotypes traditionnels réciproques. Une photo de Barakeh, recueilli sur l’endroit où tant de juifs ont été assassinés, et ses expressions d’empathie, pourraient toucher l’âme des Juifs.

L’opinion juive considère souvent les députés arabes comme les représentants de l’ennemi et les accuse d’exploiter et de faire monter les tensions entre les deux communautés. Les Juifs peuvent percevoir les hommes politiques arabes comme des représentants provocateurs des Palestiniens, pensant que les députés devraient se consacrer uniquement à leurs préoccupations intérieures et aux droits civiques, plutôt qu’à des sujets d’ampleur régionale. En fait, les députés arabes consacrent bien une grande partie de leur temps à des sujets intérieurs, même si cela ne se voit pas dans les médias en hébreu.

Les citoyens arabes d’Israël se partagent probablement à égalité concernant la visite de Barakeh, mais nombreux parmi ceux qui s’y opposent suggèrent qu’il est trop tôt pour faire preuve d’empathie pour les Juifs d’Israël, car ils sont responsables de la discrimination continue et de la marginalisation des Arabes du pays, sans parler de l’oppression de leurs frères palestiniens dans les territoires occupés. D’autres considèrent comme problématique la participation de Barakeh à une délégation parlementaire israélienne car ils craignent qu’elle ne soit perçue comme un signe d’acceptation de la version juive de l’histoire et ne renforce ainsi l’argument que ce sont les Juifs - et non les Arabes - qui sont les victimes. Certains Arabes pensent que les gestes d’empathie doivent être faits pas la majorité [juive] d’Israël et non par sa minorité. Pareil geste de la part d’un homme politique arabe devrait être un « prix » donné aux Juifs seulement une fois qu’ils auront fait preuve de compréhension et offert l’égalité civique aux citoyens arabes.

Cela dit, ma sympathie va vers ceux qui disent que la responsabilité de bâtir ensemble une société ne repose pas seulement sur les épaules des Juifs, mais aussi sur les épaules de ceux qui ont le plus à gagner à une société équitable : la minorité arabe en Israël. Nous devons prendre en main notre destin sans attendre que les Juifs décident de ce qu’il faut faire de nous.

En même temps, il nous faut défier les stéréotypes. Le citoyen arabe ne doit pas être perçu par les Juifs à travers le prisme de la sécurité et de la politique, mais aussi comme un être humain capable d’empathie pour ses concitoyens, une personne à l’esprit et au cœur ouverts, et comme un intellectuel qui pose des questions difficiles, non seulement à l’ « autre  », mais aussi à lui-même.

Ainsi, la décision de Barakeh n’est pas seulement courageuse, elle constitue aussi une démarche politique intelligente, capable de contribuer au changement de la société et du discours politique et national sur les Arabes en Israël. Aujourd’hui, les députés arabes ne sont pas considérés comme des partenaires légitimes d’une coalition gouvernementale. Ce tabou peut être levé. Peut-être, maintenant, Barakeh et ses pairs arabes à la Knesset gagneront-ils en légitimité et accèderont plus facilement aux médias en hébreu. Peut-être, maintenant, les députés arabes commenceront-ils à s’adresser à la communauté juive, et peut-être cette communauté commencera-t-elle à écouter.

Alors, bon voyage, Mohammed Barakeh, et puisses-tu nous retourner avec une force renouvelée. Ton rôle est plus important que jamais : tu es en première ligne du dialogue, et non du débat avec la communauté juive. Un dialogue qui manque depuis que 13 citoyens arabes ont été tués par la police israélienne pendant les heurts d’octobre 2 000. Demeurent les questions : qui sera ton partenaire pour ce tango du côté juif ? Et combien, au sein de la communauté arabe, te soutiendront ?