Bethléem, une petite ville si tranquille

Thème : Thématiques religieuses, laïcité Jérusalem

Ha’aretz
mis en ligne le 26 décembre 2005
par Lily Galili

Dans sa première interview accordée à un média israélien, à l’occasion de Noël, le jeune père franciscain Pizzaballa, chargé de la garde des lieux saints chrétiens pour l’ensemble du Moyen-Orient, parle de la situation précaire des lieux saints, des relations avec Israël, du Mur, des relations tendues entre chrétiens et musulmans et des tensions entre communautés chrétiennes

sur le site d’Haaretz

Ha’aretz, 23 décembre 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Considérée sous l’angle laïque, la carrière du père Pierbattista Pizzaballa est spectaculaire. Et même du point de vue de l’establishment catholique, il s’agit d’une réussite inégalée. En fait, de quelque manière qu’on la regarde, une nomination au poste de custode de Terre Sainte à l’âge de 39 ans constitue un fait exceptionnel. Pizzaballa est l’homme chargé de tous les lieux saints au Moyen-Orient.

Dans sa première interview accordée à un média israélien, à l’occasion de Noël, Pizzaballa parle de la situation précaire des lieux saints, des relations tendues entre chrétiens et musulmans et des tensions au sein de la communauté chrétienne elle-même. Pour lui, les lieux saints devraient être sous administration internationale.

Né en Italie, Pierbattista Pizzaballa, moine franciscain, est arrivé à Jérusalem il y a 15 ans, après son ordination. Sa première étape fut le Studium Biblicum, centre franciscain d’études bibliques à Jérusalem. Puis il fréquente l’Université Hébraïque de Jérusalem, où il obtient un doctorat en études bibliques. Il venait d’obtenir son diplôme quand il reçut un communiqué surprenant : l’Eglise le nommait custode de Terre Sainte. "J’étais en état de choc", se souvient-il. "En général, cette nomination échoit à quelqu’un qui est proche de la retraite. M’avoir choisi a certainement été une sorte de tremblement de terre pour l’Eglise, mais je ne pouvais pas refuser. En tant que prêtre, j’ai prononcé trois vœux : pauvreté, chasteté et obéissance. Et, vous savez, on dit : ‘s’il n’y a pas de cheval, un âne fera l’affaire’".

Pizzaballa explique tout cela dans un excellent hébreu, résultat de ses nombreuses années passées ici et de son cursus à l’université. Derrière le titre glorieux de custode de Terre Sainte, il y a un homme énergique et juvénile dont l’objectif va au-delà de la préservation du statu quo. Pizzaballa veut réformer l’une des fonctions les plus délicates et les plus complexes du monde chrétien. Les lieux saints qui relèvent de sa compétence se trouvent en Israël et dans le monde arabe, région conflictuelle et tumultueuse s’il en est.
Pour commencer quelque chose de neuf, ou pour introduire un changement dans une pareille situation, il faut un rêve. Ou une petite dose de folie. Quand on a 40 ans, on a cela un peu plus en partage que lorsqu’on est vieux et grisonnant. Cela fait peur, mais cela stimule aussi. Là, on est dans du difficile".

Forces et faiblesses

La tradition veut que ce soit un franciscain qui remplisse l’office de custode des lieux saints. Saint François, qui a donné son nom à l’ordre, était un bourgeois italien de la fin du XIIe siècle. Devenu dévot, il décida de renoncer à toute sa fortune et de consacrer sa vie aux pauvres. En signe d’humilité, les franciscains portent jusqu’aujourd’hui la robe de bure, attachée par une simple corde. Saint François insista pour accomplir un pèlerinage en Terre Sainte. Si lui-même n’alla pas plus loin que l’Egypte, les franciscains sont là depuis lors. En 1342, le pape Clément VI leur confia la garde des lieux saints. "Depuis, nous essayons de récupérer ou de racheter les lieux saints chrétiens en Terre Sainte", dit Pizzaballa. "Mais la protection de ces monuments de pierre n’est qu’une partie du travail. L’autre est de protéger les ‘pierres vives’, les chrétiens croyants. En 1530, les franciscains ont construit une école chrétienne à Bethléem. Au XIXe siècle, nos écoles ont été les premières à accueillir des élèves musulmans. Plus tard, nous avons également accepté les filles, malgré une forte opposition de l’Eglise. Des musulmans, soit, mais des filles ! A l’époque, c’était inimaginable".

Quand l’entretien passe de l’évocation de l’histoire à celle des événements actuels, Pizzaballa devient beaucoup plus prudent. Il manœuvre avec l’habileté d’un funambule lorsque viennent sur le tapis des questions complexes, comme le fait que différents cultes chrétiens soient conjointement propriétaires des lieux saints. Et plus prudent encore quand il aborde la question de l’attitude de l’Etat d’Israël à l’égard des lieux saints chrétiens, sans parler de la manière dont le conflit israélo-palestinien les affecte. En réponse à des questions sur l’attitude d’Israël, les remarques de Pizzabella surprennent : "je pense qu’une présence internationale est nécessaire. Israël ne comprend toujours pas combien cette question est sensible. C’est peut-être de notre faute. Peut-être n’avons-nous pas fait assez pour que les Israéliens le comprennent. D’un autre côté, Israël n’a pas toujours considéré ces sites comme partie intégrante. Nous avons besoin d’une forme d’autorité internationale pour les veiller sur eux".

Pense-t-il que la situation actuelle soit le résultat d’une politique délibérée de la part de l’Etat juif ? "Certains disent qu’il s’agit de malveillance, mais je pense plutôt que cela est dû principalement à l’ignorance vis-à-vis de la chrétienté en général. Les décisionnaires ne se rendent pas compte de ce que le Mont Thabor ou Capharnaüm représentent pour les chrétiens. Il y a peut-être un peu de cynisme, mais il s’agit surtout de quelque chose de culturel".

Parmi les affaires mal gérées par Israël, Pizzabella cite le débat autour de la construction d’une mosquée face à la Basilique de l’Annonciation à Nazareth, et la non intervention d’Israël dans les heurts qui ont opposé les Druzes et les Chrétiens dans le village de Maghar [1] . Il précise que le monde chrétien a été horrifié par les violences à Maghar, et il n’arrive pas à croire qu’aucun coupable n’ait été arrêté ou inculpé.

Des pèlerinages alternatifs

Ce qui dérange le plus le frère Pizzabella, c’est l’idée de lieux de pèlerinage alternatifs pour les chrétiens évangéliques. "Bibi (Benjamin Netanyahou) est en train de créer un site alternatif près de Capharnaüm et d’y construire un grand centre évangélique", dit-il. "L’église évangélique a l’œil sur ces sites, d’où elle pense diffuser son message sur la bataille de l’Armageddon". Pense-t-il que cette bienveillance d’Israël vis-à-vis des chrétiens évangéliques, ouvertement favorables à la droite israélienne, a des motivations politiques ? "Il se pourrait que cela soit politique, mais c’est sans aucun doute alimenté par des considérations économiques. Israël veut amener ici des millions de pèlerins évangéliques, et nos sites sont beaucoup plus modestes. Ce qui m’ennuie dans toute cette affaire, c’est qu’elle constitue pour le monde chrétien, déjà affaibli en Terre Sainte, une raison supplémentaire de malaise, sinon de confusion".

Un autre problème à être du ressort de Pizzabella, de par ses fonctions, est la grande "guerre des cultures" qui fait rage aujourd’hui entre chrétiens et musulmans. Pizzabella ne se fait pas piéger : "les chrétiens laïques ne représentent pas nos idées religieuses. Quand Bush s’exprime, nos amis palestiniens nous tombent parfois dessus en disant : ‘vous voyez ce que pensent les chrétiens ?’ Mais Bush n’est pas notre porte-parole. A l’occasion, l’Eglise catholique a été très critique sur la guerre en Irak. L’Autorité palestinienne le sait, mais les gens pas toujours. Parfois, cela nourrit les incompréhensions. Les franciscains viennent de tous les horizons, européens, asiatiques, palestiniens, mais nous sommes tous d’accord pour dire qu’il ne faut pas laisser de place à ces sujets douloureux. Parfois, nous ne savons pas quoi dire, ou comment le dire. Après tout, nous sommes prêtres, pas diplomates. Mais en principe, il n’y a pas de clôture de séparation chez nous, ni métaphorique ni physique".

Si Pizzabella utilise cette métaphore, ce n’est pas par hasard. La clôture de séparation israélienne est l’un des plus gros obstacles physiques auxquels est confrontée la communauté chrétienne sur place. Beaucoup sont restés échoués, d’un côté ou de l’autre. La clôture a porté un coup violent à Bethléem, la ville à laquelle pensent le plus les chrétiens à Noël.

"Aujourd’hui, Bethléem est le plus gros problème de l’Eglise", dit Pizzabella. "Bethléem et ses habitants chrétiens ont toujours été reliés à Jérusalem. La clôture et le barrage routier a porté un coup sévère à ce lien naturel. La chrétienté est inimaginable sans Bethléem. Mais aujourd’hui, la ville est entourée de toutes parts, la pression monte et l’économie est en lambeaux". L’un des problèmes majeurs que provoque la clôture, dit Pizzabella, c’est qu’elle fait fuir les touristes. A l’entrée ou à la sortie de Bethléem, les pèlerins chrétiens sont souvent retenus pendant une heure ou deux. En attendant, la frustration et la colère montent, et ils décident parfois de se passer de la visite.

Pizzabella préfère éviter les mines que constituent les sujets politiques. Dans ses conversations avec le ministre palestinien du tourisme, ils n’abordent pas les répercussions de la clôture de séparation, mais seulement la manière de faciliter les procédures d’entrée et de sortie. Il a eu des conversations de même nature avec les autorités israéliennes, et a rencontré des représentants des ministères des Affaires étrangères et de la Défense. "Je ne discute pas des questions de sécurité", dit-il, "mais j’attire quand même leur attention sur les résultats. Les pèlerins chrétiens, quand ils sont traités de cette manière, ne disent pas ‘voilà ce que font les soldats’, mais ‘voilà ce que font les Juifs’".

Guerres picrocholines

Au sein de l’Eglise catholique, il existe également des tensions entre les différents cultes. "Quasiment tous les jours, je reçois un groupe de pèlerins qui se demandent pourquoi il y a des affrontements entre différentes congrégations autour du Saint-Sépulcre et de l’Eglise de la Nativité", reconnaît Pizzabella quand on parle des guéguerres qui éclatent pratiquement chaque Noël. "En fait, j’ai moi-même du mal à comprendre. Mais vous ne trouverez nulle part ailleurs au monde tous les cultes chrétiens réunis sous le même toit. Ce n’est pas une sorte de dialogue abstrait, philosophique, entre les églises de Rome, de Moscou et de Byzance. Ici, nous avons affaire au monde réel. N’importe quelle décision mineure a un effet sur la vie quotidienne de chacun".

"Ces guerres picrocholines dans les églises ne sont pas le signe que nous serions pires que les autres chrétiens. Elles indiquent que les chrétiens de Moscou, par exemple, ne sont pas confrontés aux mêmes défis. Nous ne représentons pas seulement des cultes chrétiens différents, mais des cultures totalement différentes. C’est une rencontre et une source de friction entre l’Orient et l’Occident. Ce qui pour moi est sale sera propre à ses yeux. Ce que je considère comme beau lui paraîtra laid. Ma conception d’un rituel émotionnel sera pour lui pur théâtre. Compte tenu de cette complexité, le fait même que nous vivions ensemble est un miracle".

Aujourd’hui, au milieu du labyrinthe, les franciscains tentent d’aider le grand nombre de chrétiens dont le domicile a été relégué de l’autre côté de la clôture de sécurité. Pizzabella affirme qu’il existe des projets d’acheter des biens à Jérusalem Nord afin que la communauté puisse rester groupée. Cela ne sera pas simple. Depuis la construction de la clôture, le prix des terrains à l’intérieur des limites municipales de Jérusalem a explosé.

Ainsi, il semble qu’en 2005, le rôle traditionnel de la custode ait pris un tour nouveau.