Avons-nous besoin de la ligne Verte ?

Thème : Frontières, ligne Verte Enfants, jeunesse, éducation

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 14 décembre 2006
par Dror Etkes

Suite à la directive de Youli Tamir, ministre de l’éducation, de remettre la ligne Verte dans les manuels scolaires israéliens [1], le débat a fait rage en Israël et le Likoud a même déposé une motion de censure. Ici, le point de vue de notre camarade Dror Etkes qui fait quelques nécessaires mises au point historiques et démêle la confusion fréquente entre deux notions : Etat d’Israël et Terre d’Israël

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Yediot Aharonot, 14 décembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il y a une plaisanterie sur un rabbin très respecté en Lituanie au début du 19ème siècle, à qui l’un de ses étudiants demandait quelle religion était la plus proche du judaïsme. Le rabbin réfléchit un moment et répondit : le hassidisme [2]. Dans la version moderne de cette plaisanterie, la réponse du rabbin serait très probablement : les colons.

Cela se confirme encore avec la réaction de rabbins colons (dont l’actuel génie [3] Shalom Dov Wolpe, qui dirige le "Quartier Général International pour le Salut du Peuple et de la Terre d’Israël") à l’initiative de la ministre de l’éducation de remettre la ligne Verte dans les manuels scolaires. Au cours d’une réunion d’urgence, un édit religieux a été pris, qui interdit l’utilisation de manuels scolaires qui incluraient la ligne Verte.

Il faudrait peut-être faire remarquer que cette même ligne Verte (la ligne d’armistice signée entre Israël et la Jordanie en novembre 1948) a été effacée des cartes il y a longtemps.

L’essayiste et journaliste Gershom Gorenberg, dans son dernier livre, The Accidental Empire, décrit comment et quand très exactement cela s’est produit. Le 30 octobre 1967, Ygal Alon, alors vice-premier ministre, a ordonné au service de cartographie, d’effacer la ligne Verte de toutes les cartes d’Israël qu’il éditerait à partir de cette date.

Il s’agit là, probablement, de l’une des décisions les plus importantes prises par un homme politique israélien depuis la création de l’Etat. Elle a créé, ou du moins largement contribué à une situation où plusieurs générations d’Israéliens qui ont suivi le cursus scolaire israélien ne savent pas ce qu’est réellement le territoire souverain de leur pays.

Car les gouvernements israéliens successifs, qui, pour de bonnes raisons, n’ont jamais annexé officiellement la Cisjordanie, ont tout fait pour l’annexer de facto au territoire de l’Etat d’Israël.

Cette décision d’effacer la ligne Verte des cartes d’Israël a également contribué à une confusion quasi absolue entre deux notions complètement différentes et qu’on confond très souvent : "l’Etat d’Israël" et "la Terre d’Israël".

La première est une notion géopolitique moderne, avec des frontières clairement définies. La seconde est une notion historico-religieuse dont les frontières géographies sont indéfinies depuis des siècles. Cette confusion entre ces deux termes constitue la base sur laquelle a lieu le débat, d’ailleurs rare et local, sur l’avenir du contrôle par Israël de la Cisjordanie et de sa population palestinienne.

La décision de la ministre Youli Tamir d’ajouter la ligne Verte dans les manuels scolaires reflète sans nul doute un programme politique, mais ni plus ni moins que celle d’Alon de l’effacer, ou que celles de ses successeurs au cours des 40 dernières années de maintenir cette pratique.

Toutes ces décisions reflètent avant toute chose la conception du rôle de l’Etat moderne en tant qu’acteur majeur dans la formation de l’identité de ses citoyens. Et quel élément contribue-t-il davantage à cette formation qu’une démarcation claire de leurs horizons, culturels et éducationnels ? Il est évident que la largeur de ces horizons ont des implications dont les dirigeants politiques ont intérêt à se servir pour faire avancer leurs programmes politiques.

Une autre anecdote pour conclure. Au cours des années 1900-1905, un débat très vif a divisé le mouvement sioniste. Au coeur de ce débat : la question du plan de l’Afrique orientale, qu’on appelle souvent à tort le "Plan ougandais" (bien qu’il se soit agi d’un territoire situé au Kenya).

Le camp qui soutenait une autonomie juive en Afrique orientale comprenait, entre autres, la plupart des représentants du mouvement "Mizrahi", les religieux sionistes. Cette mouvance a plus tard donné naissance au mouvement fondamentaliste et colonisateur du "Goush Emounim".

Si le "Plan ougandais" avait été appliqué comme les pères spirituels des colons le souhaitaient, il se pourrait que les rabbins de "l’ougandisme religieux" auraient aujourd’hui publié des édits religieux interdisant l’utilisation de manuels scolaires qui mentionneraient l’équateur. Après tout, le problème était et demeure le même : ils n’aiment pas les lignes, quels que soient leur type ou leur couleur.